Chapitre 8

42. Silverville, lundi 17 mai 2010

– Ah tiens, Francette! Comment tu vas?

– Bonjour. On se connaît?

– Allez… excuse-moi pour l’autre jour, je t’ai vraiment plaquée, je sais.

– Ouais, ça fait deux fois: la première fois parce que je disais qu’il y avait trop de femmes dans les bureaux et les écoles, et l’autre jour, parce que je citais Tolstoï. Tu as mal où? Qu’est-ce qui t’arrive?

– Bon, on oublie, Francette, on oublie. Tolstoï disait donc que…

– « qu’une nation ne pouvait en assimiler une autre qu’à condition de l’emporter en densité de population »… ça me faisait penser à un film que j’avais vu il y a quelques années, qui s’appelait ‘Danser avec les loups’. C’est l’histoire d’un type qui est envoyé à l’ouest, en Amérique, alors que la ‘frontière’ est encore au milieu du continent. Il parle avec un vieil Indien qui se demande ce que l’avenir lui réserve avec tous ses drôles de Blancs qui débarquent. Et il lui répond que ce n’est que le début d’un mouvement de migration qui va apporter des populations aussi nombreuses que les étoîles… ou un truc comme ça. Je cite de mémoire.

– Oui, je l’avais vu aussi, ce film, mais je ne me souviens pas de ça.

– En fait, ça rejoint ce qu’écrit Tolstoï, comme quoi c’est le nombre qui fait qu’un peuple en assimile un autre. Tu comprends?

– Pourtant non, les Allemands nous ont envahi par la force, pas par le nombre. Il n’y avait que des militaires sans leurs familles.

– Eh ben, oui, justement. Ils nous ont envahi. Ils ne nous ont pas ‘assimilé’. Tu ne vois pas la différence?

– Qu’est-ce que je vous sers, messieurs dames?

– Moi, une menthe à l’eau.

– Moi pareil. Comme quand on était ados! Vous savez, mademoiselle, la dame ici et moi, nous venions à ce café consommer des menthes à l’eau quand on était ados…

– Au siècle dernier?

– Oh! c’est ça! On a l’air si vieux que ça?

– Non non, bien sûr… donc, deux menthes à l’eau. C’est bon.

43. Silverville, jeudi 20 mai 2010

J’hésite à aller rendre visite à Thibaud chez lui. D’après son dernier coup de fil il broie du noir mais, avec le beau temps, ça devrait passer. Maintenant qu’on peut s’asseoir en terrasse, c’est plus agréable et plus facile d’étudier le cas Ynard. Je n’y comprends toujours rien et je ne vois pas comment je pourrais aider Franklin avec cette histoire.

«  »27 March 2007  Tracking. I’m going to write, report on a daily basis here in this book the effects on my body caused by some unknown tracking methods since April last year. It’s been a year now. Unbearable at times. Unbearable also because I can’t talk about it to anyone for fear of appearing to be mad. » »

Un bout écrit en anglais, ça ne peut être que Franklin, capable d’écrire dans les deux langues. Il faut absolument que je puisse lui poser quelques questions. Thibaud a son adresse e-mail. Je vais me faire rebrancher internet et me mettre en contact avec Franklin par e-mail. En attendant, la suite des feuillets:

«  »12 avril 2007  Je reprends mon journal ici chez moi dans mon lit dans ma chambre pour rapporter les symptômes de ce que je vais appeler ‘le cas loufoque’. C’est reparti de façon insistante ces trois dernières nuits. Je viens de me lever pour prendre mon journal et rapporter ce qui se passe. Il est 1.40h du matin. J’étais couché moitié éveillé m’attendant à ressentir les vibrations habituelles à cette heure-là, en général assez faibles pour ne pas m’empêcher carrément de dormir. Soudain les vibrations ont démarré à plein gaz sur tout mon corps. Je me sens en danger. Je ne peux pas dire ce qui provoque cette sensation. Je ne peux même pas en parler autour de moi. Voici les symptômes: la sensation de secousses et de vibrations accompagnés d’un son qui vrombit dans mon oreille gauche, la sensation d’une oppression sur le corps qui se tend, le fond de ma gorge qui devient stressé. Si j’arrive quand même à dormir, je me réveille alors complètement tendu avec les mâchoires serrées et souvent dans la position du foetus. Jusqu’à présent, pour me protéger, j’ai utilisé une assiette en porcelaine que je place sur ma tête ou sur l’endroit précis où je ressens les vibrations. Quand les vibrations sont sur ma tête, ça provoque un mal de tête. Si je place une assiette en porcelaine sur ma tête, ça arrête les vibrations qui alors se déplacent sur une autre partie de mon corps. La porcelaine n’est pas conductrice d’électricité. C’est ce qui m’a donné cette idée car je pense que ces vibrations sont d’ordre électrique ou du moins électro-statique.

Il y a deux jours, alors que je me penchais pour ramasser quelque chose à la porte de la grange, un grand bruit ‘bang’ tranchant a frappé le sol sur une petite planche à côté de moi. Je me suis senti visé, ça m’a fait rire. Le ‘bang’ semble servir à me localiser. J’avais en effet dit et écrit que j’irais à Silverville ce jour-là et au lieu de ça j’étais devant ma grange. J’ai ri quand j’ai reçu le ‘bang’ car ça m’a fait penser qu’ils m’avaient trouvé quand même. En Angleterre il y a un mois le même son tranchant avait frappé le pare-brise de ma voiture alors que j’étais en première ligne d’attente pour embarquer sur un ferry. Cette fois-là ça ne pouvait pas être le bruit d’un soi-disant caillou lancé par une voiture qui passait. » »

44. Silverville, mardi 25 mai 2010

– Bonjour Mr Sherloque. On est bien en terrasse, hein! Je m’assois là?

– Bonjour Basile. Oui bien sûr.

– Vous prenez une bière avec moi?

– C’est pas de refus. Alors, votre copine Francette, vous l’avez  retrouvée?

– Oui oui, on a fait la paix. Je me suis excusé.

– Elle est vachement sympa, en tout cas.

– Vous la connaissez alors?

– Ben, comme vous m’aviez dit que vous la cherchiez, quand je l’ai vu à une table avec son livre, je me suis présenté et je lui ai dit que vous la cherchiez. Du coup, on a même déjeuner ensemble en haut à la brasserie, samedi. Il y avait un monde fou. Les serveuses montaient et descendaient l’escalier au pas de charge!

– Ah!

– Vous savez, j’en ai un peu marre de faire le grand-père encombrant chez ma fille. Si je pouvais rencontrer une gentille dame pour vivre ailleurs, je ne dirais pas non.

– Ah!… oui bien sûr. Tiens, la voilà justement.

– Bonjour les hommes, comment ça va?

– Tu as sorti tes robes d’été, on dirait! Et ton atelier de poterie, où c’en est?

– Ne m’en parles pas! Je n’arrive pas à me mettre dans l’idée que c’est fini, ça me fend le coeur, ça me dessèche la moelle…

– Tiens, je ne connaissais pas cette expression.

– Pas étonnant, je viens de l’inventer. Alors, Basile, comment allez-vous?

– Très bien, merci Francette.

– Oui, tu comprends, cet atelier, je l’ai créé de toute pièce. J’ai restauré la maison et aménagé la grange en atelier. Maintenant c’est mort et il faut que je parte pour pouvoir louer les locaux. Je ne veux pas aller vivre chez mon fils et être à charge…

– Non, ça, je déconseille carrément. Moi, quand j’ai vendu ma ferme, j’ai emménagé chez ma fille en ville ici à Silverville. C’est pas à faire.

– Pourquoi? Vous ne vous entendez pas avec votre fille?

– Si, si. Le problème, c’est que je n’existe plus pour ainsi dire. Pourtant j’ai mon indépendance. Ils m’ont aménagé l’étage du bas de plain pied avec le jardin. C’est pas les occupations qui me manquent. Mais  ma fille et son compagnon travaillent et sont rarement libres pour causer. J’ai l’impression de ne pas les intéresser du tout.

– Vous avez des petits-enfants?

– Oui, Francette. J’en ai deux, une fille et un garçon. Ils sont ados et se bornent à me dire bonjour en passant de temps en temps. Je ne les intéresse absolument pas. Et c’est pas une impression!

– C’est triste. Toute une vie à raconter et personne que ça intéresse. Je me souviens comme ça de mon arrière-grand-père à la communion de mon frère, ça devait être en 1957 ou 8. Il avait peut-être 90 ans, se tenait droit comme un piquet, encore grand et svelte. Eh bien, tout le temps de la réunion de famille, le repas, les conversations et tout, il est resté assis droit sur sa chaise. Personne ne lui a adressé la parole. Personne n’a discuté avec lui. Comme s’il était déjà mort. Mais pas enterré! Maintenant que j’y pense, ça me fait froid dans le dos.

– Messieurs dames, qu’est-ce que je vous sers?

45. Silverville, jeudi 27 mai 2010

Moi, Sherloque, un quidam citoyen de ce pays, détective à la retraite, assis ici à une table d’un café d’une petite ville de province, déclare que je suis complètement ébahi, stupéfait et ahuri du ramdam qu’on fait ces derniers temps au sujet des…

– Bonjour Sherloque. Il y a longtemps que tu es là?

– Salut Francette. Non, je commençais juste à écrire dans mon journal. Qu’est-ce que tu penses, toi, de tout ce brouhaha sur la retraite?

– L’allongement, le raccourcicement, je ne sais plus quoi? De toute façon ça ne concerne que ceux qui ont travaillé régulièrement. Moi j’ai passé le plus clair de ma vie à courir après un emploi et quand j’en avais un, c’était temporaire. Alors leur système de retraite avec un nombre d’années à effectuer et à cotiser, ça ne me concerne pas.

– C’est bien ce que je pensais.

– Qu’est-ce que tu pensais?

– Eh bien, que le ramdam est ridicule et non avenu. Tout ça dépend de l’idée qu’on se fait de la vie. Je ne sais pas comment m’expliquer. Je vais te dire. Un jour j’ai discuté avec un homme d’une vingtaine d’année qui m’exposait son plan de vie. Il allait essayer de traîner dans un boulot pas marrant à la petite semaine jusqu’à la cinquantaine et ensuite, il se mettrait à vivre comme il l’entend, à la campagne, avec des poules et des lapins.

– Ha! ha! ha!

– Il calculait que la vie ‘active’ était une méchante pilule à avaler et qu’après un temps, quand il serait ‘à la retraite’, il se mettrait à vivre pour de bon.

– Je te jure!

– Non, mais ce que je veux dire, c’est que sa vie, sa vraie vie, c’est tout le temps tous les jours. Il faut pouvoir être libre de prendre des décisions et de marcher sur le chemin qu’on se choisit…

– Oh la la! Tu deviens pédant. Tu as vu Basile?

– Non, je n’ai pas vu Basile. La discussion sur la retraite ne t’intéresse pas?

– Non, pas tellement. Bon, je te quitte. A plus tard!

– Qu’est-ce que je vous sers, Monsieur?

– Apportez-moi une bonne bière, merci.

Bon, je n’arrive pas bien à formuler ce que j’ai en tête. On appelle ‘retraite’ la date obligatoire et fatidique d’arrêt du travail de sa vie. Elle a été inventée par des gens de bonne intention pour alléger les dernières années de gens qui avaient travaillé comme des brutes, dans les usines ou dans les champs, toute une vie. A l’époque, on ne vivait pas si longtemps que maintenant et ladite ‘retraite’ ne durait qu’une poignée d’années. C’est devenu, petit à petit, le but de la vie. Le but d’une vie. Aller coûte que coûte jusqu’à la retraite et puis, alléluia, hosanna, vivre sa vie. Dingue.

C’est dingue que cette date fatidique soit devenue cette ligne de démarcation entre la vie dite active où l’on travaille par obligation et la vie stagnante où l’on travaillerait par goût. D’un côté on est un citoyen à part entière, de l’autre un senior qu’on aimerait mettre au placard, ne plus voir et ne plus entendre.

Pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas carrément faire sauter cette ligne de démarcation? Est-ce que l’allocation retraite ne pourrait pas être un forfait de minimum vital, le même pour tous, qu’on soit au chômage ou trop vieux ou trop malade? A charge de chacun, à charge et sous sa responsabilité, le complément que chaque citoyen s’organiserait   individuellement tout au long de sa vie, soit par assurances privées, constitution de capital immobilier ou autre combine.

– Me revoilà! Je suis allée chez le fleuriste au bout de la rue de la gare. J’ai pris deux pieds de géraniums-lierre pour mettre sur mon rebord de fenêtre. Je sais, je sais, ce n’est pas très original, mais ça me plaît! Et toi?

– J’ai des états d’âme sur la retraite… Tu prends une bière?

– Non merci… Basile, il est veuf.

– Oui. Et alors?

– Rien, comme ça, je voulais savoir.

46. Silverville, vendredi 28 mai 2010

– Tiens, tiens, tiens, mon vieux Sherloque. Je savais que je te trouverais là.

– Salut Fissavat. Content de te voir, mon vieux. Content de te voir.

Qu’est-ce qui t’amène à Silverville?

– Je voulais te voir justement. J’ai réfléchi à ton affaire depuis qu’on s’est vu à Redburg. Je me suis dit que toi et moi, on devrait prendre le taureau par les cornes.

– C’est-à-dire?

– Si on allait tous les deux sur le terrain comme on faisait quand on bossait ensemble sur un coup?

– Explique-toi.

– Eh bien, on pourrait se pointer chez Ynard directement pour voir de quoi ça a l’air.

– Mm.

– Tu as une autre idée?

– Non, mais il faudrait d’abord que je revois le gars qui m’a filé le dossier.

– L’Américain?

– Oui. Il doit revenir en France bientôt. J’aimerais mieux attendre.

– Comme tu voudras. Mais moi, j’aimerais mieux passer à l’action tout de suite. C’est comme tu veux. On va attendre. Alors une bière pour moi, en attendant!

47. Silverville, samedi 27 mai 2010

Hier, comme on était au café, on n’a pas vraiment pu discuter de l’affaire Ynard. Je crois que Fissavat a raison. Il faudrait passer à l’action. Je vais voir pour obtenir l’adresse de Mr Ynard. Mais la suite du rapport n’est pas de lui, ça c’est sûr.

«  »13 avril 2007  Il est environ 9h du matin. Je me suis réveillé complètement crevé. Voilà plusieurs jours que c’est comme ça. La nuit dernière, alors que les vibrations se faisaient plus faibles, je me suis mis en position pour dormir en me couchant sur le côté. Dès que j’ai commencé à m’assoupir, les vibrations ont repris. Je suis donc resté éveillé pour voir ce qui pouvait se passer. Les vibrations s’affaiblissant de nouveau, j’ai repris ma position pour dormir, et alors les vibrations ont repris à fond. Je me suis mis une assiette en porcelaine sur la tête et me suis endormi de toute façon. J’aimerais bien savoir de quoi sont faites ces ondes vibrantes… électriques, je suppose, une espèce d’électro-choc. Il faut que je trouve.

14 avril 2007  Je suis réveillé par les vibrations à fond. Je me lève pour aller voir l’heure. Il est 4.30 du matin. J’écris ça dans ce cahier.

24 avril 2007  Il est minuit passé. Je viens d’aller me coucher. Les vibrations sont à fond. C’est toujours lié à un son de moteur dans mon oreille gauche seulement. Les deux choses sont à fond. En plus de ça j’ai comme des ondes lumineuses dans les yeux alors qu’ils sont fermés, ça m’était déjà arrivé une fois quand j’avais vu précisément de la lumière blanche en forme d’ondes sous mes paupières. Ce phénomène s’arrête quand je place une assiette de porcelaine devant mes yeux, ou même mon bras en fait. » »

Voilà. C’est le dernier feuillet, ça s’arrête là.

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