Chapitre 7

38. Silverville, mardi 4 mai 2010

Notre climat, qu’on croyait bien réglé et raisonnable, donne des signes de rébellion. L’hiver long et rigoureux a été suivi d’un printemps anormalement précoce, chaud et sec. Mon voisin venait de s’acheter un gros tuyau d’arrosage pour irriguer son potager. Et voilà qu’il fait à nouveau carrément froid, qu’il vente et pleut en tempête, sans s’occuper des normes météorologiques en vigueur par ici. Comme quoi il ne faut jamais vivre en pensant que nos données existentielles sont ‘définitives’. Il n’y a que la mort qui soit ‘définitive’… et encore!

Bon, trêve de philosophie. Si Franklin revient, il faut que j’aie fini de lire son satané ‘rapport’ et que j’aie l’air de m’y intéresser. La suite semble en effet avoir été écrite par quelqu’un d’autre et avec un stylo d’une autre couleur.

«  »A part les nombreux ‘bangs’ sur le toit, j’ai été réveillé par le bruit dans la pièce comme d’un appareil photos très près de ma tête à côté de mon lit. Une autre fois, j’ai été réveillé par un son aiguë dans mon oreille droite pendant environ une demi-heure.

Une autre nuit encore, j’ai été réveillé par les battements de mon coeur qui résonnaient dans mes oreilles. Je me suis levé; suis descendu pour vérifier l’heure et vérifier mon pouls: 90 battements par minute. Il semblait plus rapide que d’habitude mais ce qui était le plus étonnant était le bruit qu’il faisait dans mes oreilles.

Ces derniers jours je n’ai pas pu dormir du tout. J’ai été réveillé entre 2 et 4 heures du matin, en particulier ces deux derniers jours. Je ne peux pas m’endormir du tout ayant la sensation d’être couché sur un matelas qui bouge comme si j’étais en train de frire dans une poêle, accompagné d’une sensation étrange dans la gorge et un mal de tête. La nuit dernière j’ai changé de place, je suis allé sur le canapé; le phénomène a cessé pendmant un moment, puis a repris. Je suis retourné dans mon lit: le phénomène a cessé pendant un moment, puis a repris.

Ce matin il n’a pas cessé et me suit partout: le tremblement, la sensation dans ma gorge, le mal de tête et même une douleur sur une vieille cicatrice au crâne. » »

39. Silverville, mercredi 5 mai 2010

A partir du changement d’écriture, les feuillets sont datés. Franklin avait dit qu’Ynard était venu lui apporter ses feuillets pour les lui faire saisir sur son ordinateur. La nouvelle écriture pourrait donc être celle de Franklin. Les nouveaux feuillets sont datés mais pas dans l’ordre. Voyons voir.

«  »12 aout 2006. Il est 4h15 du matin. Je me lève pour écrire ce qui se passe. Voilà 4 mois que ça dure et je n’ai toujours pas compris ce qui se passe.

Voici les symptômes:

1) un bruit clair et net totalement étranger aux bruits ordinaires d’une maison, sur le toit, ou même à l’intérieur de la maison parfois, une fois même sur le velux, ce qui a donné l’impression que le verre craquait;

2) le tremblement de mon corps tout entier, léger, rapide et incrontrolable;

3) un son épais dans mon oreille gauche comme le bruit sourd d’un moteur au ralenti;

4) une vraie douleur quelque part dans mon corps, suivant les jours, en ce moment dans ma gorge, pas les amygdales, mais plus bas.

Récemment j’ai eu des maux de tête qui passent dès que je me lève, une douleur sur deux cicatrices, le coeur qui tape dans ma poitrine et dans mes oreilles de façon bizarre, sensation qui s’arrête dès que je me lève. J’ai aussi la sensation d’épingles plantées dans les pieds, ou dans un oeil, seulement quand je suis couché. Une sensation comme si on voulait me tordre la lèvre inférieure passe si je mets mon bras devant ma figure.

Ce n’est vraiment pas drôle. J’aimerais bien que ces étranges phénomènes cessent, mais je ne sais vraiment pas à qui en parler, de peur d’avoir l’air complètement fou. » »

– A-gla-gla… bonjour Sherloque.

– Il ne fait pas chaud, on se croirait au mois de janvier, hein Francette!

– Tu es toujours en train de gribouiller quelque chose quand je passe ici. Tu travailles? Tu es toujours détective?

– Non, non, c’est une déformation professionnelle. Je tiens un journal où j’écris ce que je fais et à qui je parle.

– Ah bon, alors tu vas écrire que je suis passée et que j’ai dit a-gla-gla?

– Peut-être! Mais qu’est-ce qui t’amène?

– Rien de spécial. Je me morfonds dans mon village. La poterie est définitivement fermée. Il n’y a plus aucun espoir de rouvrir l’atelier. Et d’ailleurs ça n’intéresse personne dans le secteur.

– Je te trouve bien négative. C’est quoi ce gros livre?

– Ah! Tu crois qu’il n’y a que toi capable de lire des livres intelligents avec des histoires de lapins?

– Non, non, mais c’est quoi?

– Eh bien, voilà. J’ai le DVD du film ‘Anna Karenine’ où Sophie Marceau tient le rôle d’Anna, que j’aime beaucoup d’ailleurs. Mais jusqu’à présent je ne m’étais jamais intéressée à consulter l’original de Tolstoï… jusqu’à récemment quand je suis tombée sur ce vieux bouquin dans une boîte en carton dans mon grenier. Tu l’as lu?

– Non, jamais.

– Figure-toi, mon vieux Sherloque, que c’est génial! Le film est concentré sur l’histoire d’amour à la madame Bovary, mais le bouquin de Toltoï est bien plus étoffé. Et il est d’une grande actualité. Si, si. Par exemple, lors d’un dîner mondain à Moscou en1880, il est question de la russification de la Pologne…

– Ah bon! La russification de la Pologne est d’actualité?

– Mais non, attends, j’ai marqué la page. « Pestzov soutenait qu’une nation ne pouvait en assimiler une autre qu’à condition de l’emporter en densité de population ». C’est d’une actualité brûlante! Les médias parlent beaucoup d’assimilation, d’intégration et d’identité nationale, non?

– Répète un peu la phrase de Tolstoï.

– Enfin, je ne sais pas si c’était l’opinion de Tolstoï, mais c’était apparemment un problème à son époque. Il dit « qu’une nation ne pouvait en assimiler une autre qu’à condition de l’emporter en densité de population ». C’est au chapître IX de la quatrième partie.

– En d’autres termes, un peuple qui voudrait en subjuguer un autre devrait avoir plus de naissances que le peuple qu’il veut assimiler… ça m’a tout l’air de ne pas être un sujet politiquement correcte, ça.

– Ecoute, Sherloque, on est entre nous, on devrait pouvoir aborder les sujets qu’on veut, et dire ce qu’on a sur le coeur. Le ‘politiquement correcte’, je m’en fous! Alors, qu’est-ce que tu penses de ce que Tolstoï écrit?

– Un autre café, Mr Sherloque?

– Non, non, merci, je dois partir.

Sur ce, j’ai laissé Francette avec son gros livre et son café, et je suis parti à la poste.

40. Silverville, mardi 11 mai 2010

– Tiens, Basile, comment va? Vous n’auriez pas vu Francette, par hasard?

– Bonjour Mr Sherloque. Est-ce que je la connais, votre Francette? L’autre jour j’ai vu une dame assise là dans le coin qui lisait en sirotant son café.

– Comment elle était?

– Pas grande, les cheveux courts grisonnants. Elle était complètement absorbée par sa lecture…

– Oui, c’est elle. Ah zut, je m’en veux. La semaine dernière je l’ai laissée tomber abruptement.

– C’est une bonne copine?

– Une copine d’enfance, sans plus.

– Ah bon. Vous savez, l’autre fois, je causais du ministre de l’agriculture… eh bien, dimanche soir, je l’ai entendu parler à la radio. Vous me croirez si vous voulez, j’étais d’accord avec tout ce qu’il disait!

– Il faut fêter ça, Basile. Deux kirs, s’il vous plaît.

– Oui, il m’a même semblé qu’il comprenait notre problème majeur. Il faudrait qu’on retrouve une façon de gagner notre vie avec ce qu’on produit réellement, sans avoir à compter sur les aumônes de l’Etat. Vous voyez ça, Mr Sherloque?

– Euh non, pas tellement. Je sais que les fermiers en tout genre, producteurs de viande, de lait ou de céréales, sont tous subventionnés, c’est-à-dire qu’ils sont devenus des fonctionnaires pour ainsi dire.

– C’est ça, c’est ça exactement. Suivant le cas, on est même payé pour ne pas produire. De toute façon on n’est plus maître de nos décisions et de nos choix. On se laisse faire… Il a dit, le ministre, qu’il va falloir écrire et faire signer nos contrats quand on vend notre production à une centrale d’achat.

– …pourquoi? ça n’est pas le cas?

– Non… Vous prenez des cacahouètes?… Non, on négocie de gré à gré, au pif, sans contrat, car on ne sait jamais la quantité qu’on va produire vraiment. Vous savez, nous, on vit avec les aléas climatiques. Il n’y a jamais rien de sûr dans notre travail.

– Mais, les subventions, c’est bien ce qu’ils demandent quand ils manifestent pourtant?

– Oui, oui, on s’est habitué à mendier!… Enfin, je parle pour moi, mais vous savez, pour travailler des centaines d’hectares tout seul tout le temps, si en plus il faut être un homme d’affaires, un expert comptable et un devin… Bon, c’est pas le tout, Mr Sherloque, mais il faut que je rentre déjeuner chez ma fille.

– A la prochaine, Basile. Bonne journée.

Bon, où en étais-je du rapport?

«  »9 mai 2006. Au milieu de la nuit j’entends un bruit sec sur le toit, assez fort pour me réveiller, et à partir de ce moment-là j’ai la sensation bizarre d’être couché sur un matelas qui tremble. J’ai dans les oreilles comme un bruit de moteur au ralenti dans le lointain. Mon coeur bat dans le fond de mes oreilles. J’ai des crampes dans l’estomac et mal à la tête. Une nuit je me suis levé pour voir l’heure de ce phénomène. Il était entre 2 et 4 heures du matin. Je suis allé me coucher sur le canapé où le phénomène n’existait pas. Au bout de 5 mn le canapé s’est mis à trembler aussi. Je suis retourné me coucher dans mon lit où j’ai eu la paix pendant 5 mn avant que le tremblement et le ronronnement d’un moteur reprennent. Ces nuits me crèvent. Je n’ai plus de nuits paisibles. » »

41. Silverville, mercredi 12 mai 2010

Les feuillets ne sont plus dans l’ordre. Tant pis, je vais les lire comme ça. Cette histoire est de plus en plus louche.

«  »27 mars 2007. Je vais essayer d’écrire ici tous les jours les effets sur mon corps causés par cette façon inconnue dont je suis pisté maintenant depuis un an. Souvent difficile à supporter. Difficile à supporter aussi parce qu’il m’est impossible d’en parler sans risquer d’être pris pour un fou. Une chose est sûre maintenant, on me suit à la trace en dehors de ma province. En conduisant ma voiture pour aller en Angleterre j’ai espéré un moment être lâché. Passé le tunnel sous la Manche je n’ai plus rien senti jusqu’à mi-chemin en Ecosse. Je suivais la voiture d’un copain à vive allure sur l’autoroute quand j’ai entendu un grand ‘bang’ sur la voiture.

28 mars 2007. Hier soir les vibrations étaient faibles et par acoups. Jusqu’à présent elles ont été fortes ou inexistantes, mais jamais de faible intensité. Ce matin tôt j’ai distinctement entendu au fond de ma propre gorge la voix d’une femme disant en anglais: ‘on est branché’. Dans la nuit quelqu’un s’est installé dans la chambre d’à côté dans l’hôtel où je suis et a commencé à faire du bruit comme une espèce de machine à coudre.

29 mars 2007. Je me suis réveillé très fatigué d’une nuit de vibrations constantes sur tout le corps. Mes cicatrices me faisaient mal. Qu’est-ce qui peut bien provoquer tout ça? Aucun moyen connu, mais j’ai idée que d’abord on me suit à la trace, et qu’en même temps on me bombarde d’ondes électro-machintruc. Mais comment? » »

Dois-je comprendre qu’il ne s’agit plus de Mr Ynard, mais peut-être bien de Franklin lui-même?