Chapitre 6

32. Silverville, jeudi 8 avril 2010

– Hé, Mr Sherloque, venez donc par ici! C’est moi qui paye la tournée. Qu’est-ce que vous prenez?

– Bonjour Basile. Comment ça va?… Un verre de rouge, tiens, pour changer.

– On ne vous a pas vu souvent ici ces derniers temps.

– Ah non, figurez-vous que j’ai fait rebrancher l’électricité dans ma vieille masure…

– Vous n’aviez pas l’électricité?

– Non! ça paraît dingue, hein! D’abord je n’avais plus les moyens de payer mes factures et ensuite j’ai décidé de faire de la résistance. Parfaitement. Vous vous souvenez sans doute, Basile, quand on était jeune, comment ils avaient expliqué que si on produisait notre électricité avec de l’énergie nucléaire, l’électricité domestique deviendrait bon marché…

– Oui oui, je me souviens de cette époque. Il y avait des gars de mon groupe qui étaient complètement contre le nucléaire et qui allaient faire des manifs sur les chantiers de construction des centrales nucléaires. Oui oui, je me souviens bien de ça.

– Eh bien, vous avez vu vos factures d’électricité baisser, vous? Comme EDF avait le monopole de la fabrication et de la distribution, on n’avait pas le choix. Mais depuis que la concurrence a été ouverte, on a peut-être une chance. En tout cas, moi, j’ai fait rebrancher mon installation chez POWEO. Ils ont été vraiment très très sympas, que ce soit au téléphone ou par internet, et très efficaces aussi. Je vous informerai de ma prochaine facture, si ça vous intéresse.

– Ben, c’est ma fille et mon gendre qui s’occupent de ça. Mais ça peut les intéresser. Je leur en parlerai.

– Salut Sherloque, bonjour Basile.

– Tiens, tiens, un revenant! Content de te revoir, Thibaud. Vous connaissez mon jeune ami?

– Oui, vous me l’avez déjà présenté. Il fait de l’Histoire, c’est ça?

– Plus tellement. J’ai décroché. La vie de moine au milieu des bouquins, je n’en peux plus.

– Attends un peu, c’est l’hiver interminable qui donne la déprime. Il n’y a pas que toi qui as eu le coup de blues. Ta mère doit venir, d’après ce que m’a dit ton voisin l’autre jour.

– Ma mère? Elle a repris le train pour Paris ce matin. Elle m’a dit que si j’avais le blues, il fallait que je passe te voir. Alors me voilà.

– Ta mère est venue et est repartie ce matin?

– Oui, et alors?

– Non, rien, comme ça. C’est une visite éclair.

– Elle vit à Paris, votre mère?

– Oui, Basile, mes parents ont toujours vécu à Paris. Mon père travaille dans un ministère.

– Ah ben, si c’est le ministère de l’agriculture, j’aurais deux mots à lui dire! Hier j’ai rendu visite au fermier qui a repris ma ferme. Le gars travaille tout seul sur son tracteur toute la journée. Sa femme dit que c’est un métier d’esclave. Dans le village il y a un autre jeune fermier qui fait aussi de l’élevage intensif à grande échelle. En les regardant travailler, je me disais qu’il faudrait que le ministre vienne faire un stage chez eux.

– Non, mon père n’est pas au ministère de l’agriculture, mais je peux faire passer le message si vous voulez!

– Mr Sherloque, je ne veux pas vous ennuyer avec ça, l’élevage, ça n’est pas votre domaine…

– Si, si, ça m’intéresse, Basile. La production primaire est vraiment primordiale. La production de nourriture, c’est l’assurance de notre survie. Ni plus, ni moins.

– Oui, eh bien, j’ai entendu à la radio qu’ils vont se faire une réunion du G20, des ministres de l’agriculture, pour voir ce qu’il faudrait faire pour nourrir la planète. Ils vont causer, palabrer sans relâche et ça va coûter une fortune. Moi, je dis qu’il faudrait qu’ils viennent faire un stage chez nous.

– C’est une idée maoïste, ça, Basile. Mao pensait que les intellectuels en Chine ne servaient à rien et ils les a envoyés travailler dans les champs. La plupart en sont morts. Ce n’est peut-être pas une bonne idée!

– Si, l’idée est bonne. C’est la manière qu’il faut revoir. Un ministre de l’agriculture devrait passer plusieurs mois en stage dans plusieurs exploitations agricoles différentes…

– Oui mais, Basile, un ministre ne dure jamais bien longtemps à son poste…

– Justement, c’est ça le problème, Thibaud. Il faudrait que ce soit un vrai métier d’être ministre. Primo, connaître le terrain à fond, secondo, travailler dans la durée.

– Oui mais là, c’est demander la lune.

33. Silverville, jeudi 22 avril 2010

Je n’ai plus trop envie d’aller au café sur la place ces jours-ci. Il y a trop de foot à la télé. Un bon match de rugby, encore passons. Mais le football, ce n’est pas mon truc. Et puis c’est vrai, comme dit je ne sais plus quel journaliste, les footballeurs sont les idoles de notre temps, comme sans doute les gladiateurs au temps des Romains. L’idolatrie, ce n’est pas mon truc non plus.

Il faudrait à tout prix que je finisse de lire ce ‘rapport’.

«  »vendredi. Ce rapport a été tapé sur un ordinateur à une dizaine de km de mon domicile. En reprenant ma voiture vers les 4h du matin, j’ai vu s’abattre une gerbe multicolore sur la portière gauche de ma voiture. Nuit très noire. A peine une demi-heure après, rentré chez moi, j’ai entendu les voisins lire ce rapport en le comparant avec le rapport initial écrit à la main. La voisine lisait le rapport et j’ai pu entendre le voisin dire: « c’est bon, c’est bon ». J’ai trouvé bizarre à 4h du matin d’entendre les voix de mes voisins, ce qui m’a fait tendre l’oreille.

Dans la soirée vers 22h, chose bizarre, une fois couché, j’ai subi à distance ce qui semblait des tests concernant mes oreilles, pour savoir si j’entendais ou si j’écoutais: j’avais l’impression d’avoir une perceuse dans les oreilles. J’ai dit à haute voix que je voulais qu’on me fiche la paix et que je voulais formir. J’ai ajouté: « arrêtez! j’ai l’impression d’avoir une chignole dans les oreilles ». Ce bruit s’est à peu près arrêté.

dimanche. Je suis enragé. Je veux trouver une preuve. J’ai démonté et dégarni le haut de mon placard dans la salle à manger, me rappelant que la voisine avait vu ‘des livres’. Mes livres sont sur l’étagère du haut du placard. Je n’ai rien trouvé d’anormal. Ensuite je suis monté au grenier. J’ai cassé une partie du plancher avec un ciseau à bois et un marteau, le long du mur côté maison mitoyenne où j’avais entendu comme le déclenchement d’un appareil photo. J’ai creusé depuis 13h jusqu’à environ 17h. Je me suis blessé à la main gauche mais je n’ai rien trouvé.

Vers 19h alors que je dinais, j’ai entendu les voisins qui se parlaient mais à distance comme dans la nuit du 13 au 14. J’ai capté: « il est tombé dans le poêle ». Je me suis précipité vers mon poêle à bois éteint dans la salle à manger et j’ai cherché sur la plaque oblique au-dessus du foyer. J’ai trouvé un petit objet plat d’environ 5cm de long avec des ‘branches’ de chaque côté, que je me suis empressé de récupérer. Etant donné que j’avais allumé mon poêle le jour où ils avaient inspecté mon circuit électrique, cet objet semblait avoir été noirci par la chaleur des flammes. Et je me souviens, lorsque j’avais allumé mon poêle avoir entendu quelque chose tomber sur la plaque en fonte, mais j’avais oublié ce détail. J’ai posé cet objet enveloppé dans du papier aluminium sur le haut de ma cheminée. J’ai pu remarquer alors que ce petit objet émettait un léger bruit diffus difficile à situer. » »

34. Silverville, vendredi 23 avril 2010

«  »lundi. Je suis bien embarrassé avec cette ‘antenne’. Vers 14h j’ai mis l’objet dans un panier pour l’emporter à l’avocat que j’ai contacté. J’ai entendu le voisin dire: « putain… » sans attendre la suite et je suis parti très vite. Je l’ai déposé, avec le rapport, au cabinet d’avocats.

J’ai reçu ce matin un appel téléphonique de la société de surveillance, m’informant que le test normalement effectué tous les soirs vers 22h n’est pas passé, ce qui signifierait qu’il y a quelqu’un sur ma ligne téléphonique. J’ai demandé qu’on m’envoie une explication à ce sujet.

mardi. J’ai trouvé sur la plaque en fonte du poêle, des débris de briques. En inspectant le conduit de cheminée à partir de la salle à manger vers le haut, je n’ai rien remarqué d’anormal, pourtant cette ‘antenne’ n’est pas tomber des nues. J’ai donc décidé de démonter les briques de la cheminée au grenier pour savoir d’où était tombé l’objet. Sur la gauche du conduit à peu près à la hauteur du plancher du grenier, juste en dessous, il semblerait qu’un trou ait été fait et rebouché avec du plâtre. A cet endroit le plâtre est blanchâtre, alors que partout ailleurs il y a de la suie.

vendredi. J’ai fait testé ma ligne téléphonique, ainsi que les poteaux téléphoniques sur la route. Il n’y a rien d’anormal. » »

Le vieux Ynard n’est pas sénile. Il a bien fait d’écrire tout ça au jour le jour. Mais il y a quelque chose qui me choque quand même, c’est qu’il semble accepter ce qui se passe. Il ne se révolte pas. Il ‘dépose’ l’objet du délit chez un avocat sans broncher. Combien de temps a-t-il pu tenir à cette épreuve? Il faut que j’ai des nouvelles de Franklin qui pourra sans doute m’en dire plus.

35. Silverville, lundi 26 avril 2010

J’ai vu Thibaud au ‘Pourquoi pas’ samedi. Il a été en contact par e-mail avec Franklin depuis noël. Apparemment Franklin compte revenir en France au mois de juin. Bonne nouvelle!

«  »J’ai remarqué, sans pouvoir me l’expliquer, des faisceaux de lumière très blanche à différents endroits dans la maison, surtout dans ma chambre où avec l’obscurité il est très facile de les observer. Après le passage des télécom, j’ai remarqué ce faisceau blanc le long de ma façade ainsi qu’en direction du compteur électrique. Mon compteur se trouve au fond de la cuisine face à la porte d’entrée, en oblique de leur hangar, ce qui m’a fait penser à des faisceaux laser, et que ces petites ‘antennes’ serviraient de relais.

Dans la nuit je me suis levé 3 fois car j’entendais ‘des voix’ éloignées ainsi que le son strident assez fort. J’ai remarqué au matin que je ne les entendais pratiquement plus parler. J’en ai déduit qu’ils avaient dû modifier quelque chose. » »

Des faisceaux de lumière très blanche… Je suis peut-être détective mais je ne vois pas de quoi il s’agit. En fait j’ai passé ma vie à prendre en filature des maris volage et des femmes infidèles. Ce genre d’enquête n’est vraiment pas dans mes cordes. A qui est-ce que je pourrais bien en parler?

36. Silverville, mercredi 28 avril 2010

«  »Par contre, depuis quelques mois, j’ai des palpitations sans raisons et ce matin, j’ai vu cette lumière blanche dans la cuisine alors que je déjeunais, toujours dirigée vers le compteur, et j’ai été pris de très fortes palpitations. La première fois que j’ai eu de telle palpitations, j’étais couché et mon coeur s’est mis à battre très vite sans raisons apparentes. Ces lasers sont dirigés sur moi, mes yeux, à profusion. Je suis inquiet pour ma santé.

Je pense qu’il s’agit d’un matériel d’espionnage haut de gamme peu commun. Mon courrier est lu quand il est ouvert sur ma table. Mes appels téléphonique passés et reçus sont écoutés et passent par internet chez mes voisins.

Dans la nuit de vendredi à samedi, alors que je dormais, j’ai été réveillé par la voix de la voisine qui disait très clairmenent: ‘tu es sur internet’. » »

Tiens, à partir de là, l’écriture change. On dirait l’écriture de quelqu’un d’autre.

«  »Après avoir tapé ce document pour Mr Ynard qui avait sollicité mon aide, j’ai fait l’expérience suivante: dans la nuit, plusieurs coups ont été tapé sur mon toit, difficiles à localiser exactement et difficiles à identifier.

Toutes les nuits suivantes, quelque chose de bizarre a eu lieu. » »

– Bonjour Sherloque.

– Ah, Thibaud, tu tombes à pic. Quand tu envoies un e-mail à Franklin la prochaine fois, dis-lui que je suis anxieux de le revoir.

– Dis-lui toi même. Je te passe son adresse e-mail.

– Tu sais bien que je n’ai pas internet en ce moment.

– Ah bon! Je croyais que tu avais fait remettre ton électricité.

– Oui, mais pas internet.

– Et sur ton téléphone portable?

– Mon portable est un ancien modèle, je n’ai pas la possibilité d’envoyer des e-mails…

– Il faudrait te mettre à jour, mon vieux! La technologie avance. Faut suivre!

– Oui, d’accord, tu as raison. Et tes recherches sur la vie et l’oeuvre de la princesse Claude, elles avancent?

– Touché!… Il faut que je m’y remette, sinon ma mère va venir me chercher définitivement.

– Sans compter que tu fous une carrière prometteuse en l’air…

– C’est l’heure de déjeuner. On monte à la brasserie?

37. Silverville, dimanche 2 mai 2010

« Notre Père qui es aux cieux »… Déjà, rien que ça, c’est ridicule et désuet. On pouvait, à la rigueur, s’imaginer que Dieu habitait ‘aux cieux’ quand la cime des montagnes et l’espace au-dessus des nuages étaient inaccessibles. Mais maintenant, alors qu’il y a des hommes et des femmes qui logent dans la stratosphère à la ‘station spatiale’ qui tourne autour de la planète, on ne peut plus dire « notre Père qui es aux cieux » sans se rendre ridicule.

Où Dieu loge-t-il donc?

Quelquefois je me dis que le seul fait de chercher Dieu est une preuve de son existence. Comme si, par exemple, des hommes élevés sur une île déserte sans femmes s’imaginaient l’existence de femmes sans en avoir jamais vues, ni connues. Ce désir de Dieu, sinon une preuve, est sans doute une indication de son existence.

Mais où peut-il bien loger? Pas dans notre monde. Pas dans notre réalité existentielle, temporelle et spatiale. Pas dans notre espace galactique, en tout cas. Et puis de toute façon, s’il est ‘esprit’, il n’a pas besoin d’être dans un lieu précis. Je vais m’en tenir là!

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