Chapitre 5

28. Silverville, mercredi 10 février 2010

Me voilà de retour à Silverville dans ma vieille maison sans électricité mais avec feu de bûches dans la cheminée. Mon petit séjour en ville à Redburg m’a bien changé les idées. Malheureusement la densité en virus et microbes de toute espèce y étant plus grande qu’à Silverville, j’ai attrapé une bonne grippe que je soigne à l’ancienne à coups de grogs: le jus d’un citron entier avec de l’eau bouillante et une lampée de whisky plus 3 sucres. Bien mélanger. Boire très chaud, le dos à la cheminée. Jusqu’à présent ce n’est pas moi qui fais exploser les comptes de la sécurité sociale. J’ai une aversion totale pour les hypocondriaques!

Je n’ai pas encore commencé à lire le polar que m’a passé Fissavat. Je n’ai même pas fini de lire le rapport que m’a donné Franklin. L’hiver traîne en longueur et en largeur. Le bar de Silverville est désert. Je sirote mon café en pensant à tous ceux avec qui j’ai eu des conversations l’an passé et qui semblent avoir disparu de la circulation…

– Tiens, mes aïeux, Sherloque!
– Oui, bonjour.
– C’est pas croyable, mon vieux pote, tu n’as pas changé!
– A qui ai-je l’honneur?
– Sherloque?! Tu ne me reconnais pas? La librairie scolaire au bout du pont!
– Pierre!!! Ah ça alors! Je ne t’ai pas reconnu, ça fait un bail, toute une vie.
– C’est ça, toute une vie! C’est Francette qui m’a dit que tu étais de retour au pays. D’ailleurs elle arrive dans un moment.
– …ça alors, Pierre! Qu’est-ce que j’aimais passer à la librairie de ton père. Il sortait de derrière des tas de livres, répondait lentement à des questions en tirant sur sa pipe et il trouvait toujours le bouqin qu’il fallait.
– Ouais… Il est mort, mon père, maintenant. Le tien aussi d’ailleurs. C’est nous les vieux maintenant, les anciens, les « croulants » comme on disait quand on était ados. Toi, tu as fait ta vie à Paris si je comprends bien.
– Oui oui, plus ou moins. Et toi?
– Eh bien j’ai pris la librairie de mon père, puis je suis allé en ouvrir une à Redburg. Ma femme est retraitée de l’enseignement. On a eu 3 enfants et je suis maintenant grand-père.
– C’est dingue. Pas croyable. Comme une machine à accélérer le temps. Quand je te regarde, je vois ta bouille du temps qu’on était en 6e et qu’on avait 11 ans.
– Mais dis-moi Sherloque, pourquoi est-ce que tu n’as plus jamais remis les pieds à Silverville quand tu as été adulte?
– Oh, plein de raisons, le boulot, pas le temps, et puis… une affaire de coeur.
– Salut les garçons!
– Salut Francette. Sapristi, ça fait plaisir de vous voir ensemble tous les deux.
– La machine à accélérer le temps, comme disait Sherloque tout à l’heure. Rendez-vous compte! Nous là, il y a un demi siècle qu’on était en sixième ensemble. Une moitié de siècle!
– Pour ça, ça a bien changé depuis. Vous avez entendu les bagarres mortelles à coups de couteau, les attaques sur les profs. Inouïe!
– C’est pas trop étonnant, il n’y a plus que des femmes dans l’enseignement maintenant.
– Francette, c’est toi qui dis ça?
– Oui parfaitement. Les nanas n’ont pas d’autorité naturelle, elles n’ont pas le gabarit, pas le ton, pas le doigté. Et quand elles élèvent la voix, elles crient. C’est normal qu’elles n’arrivent pas à se faire respecter.
– Ma femme est bien contente d’être à la retraite. Elle dit qu’elle a vu la situation se dégrader lentement mais sûrement pendant toute sa carrière.
– Et vous avez entendu l’histoire de la petite fille de 3 ans oubliée dans un bus scolaire l’autre jour? Ils ont fermé le bus à clé sur le parking sans voir qu’il y avait une gamine qui restait dedans. De 9h du matin à 3 ou 4h de l’après-midi, elle est restée là dedans à tambouriner pour qu’on lui ouvre. Pauvre petite. Et vous savez quoi? Quand j’ai entendu ça, je me suis dit: tu paries que le conducteur du bus était une femme. Eh bien oui, c’était une femme, et en plus, il y avait une assitante scolaire. Deux femmes. Parfaitement. Deux nanas. Ces dames ont toujours quelque chose de mieux à faire que de faire leur boulot consciencieusement. On dirait qu’elles font toujours leur boulot à contre-coeur. Elles ont du repassage à la maison, tu comprends…
– Arrête, Francette. Ce que tu dis là n’est pas politiquement correct.
– Je m’en fiche et contre-fiche…
– Bon, les amis, je me tire. A la prochaine!
– Salut Pierre. Content de t’avoir retrouvé! Ne te déchaîne pas comme ça, Francette, ça peut te porter tort.
– Je m’en contre-fiche. Des quotas qu’ils nous disent. Oui mais des quotas où il y aurait autant d’hommes que de femmes. Qu’il y ait autant d’instituteurs que d’institutrices et autant de profs hommes que de femmes dans toutes les écoles et collèges et lycées. Là d’accord.
– Bon ben, je te quitte, j’ai des courses à faire. A un de ces jours.

29. Silverville, dimanche 21 mars 2010

Dimanche, le jour du Seigneur. Je sais bien, Seigneur, que je peux te prier tous les jours et à toute heure du jour. Mais j’aime l’idée de cette respiration spirituelle où tous les 7e jour de la semaine te sont dédiés. Je n’ai plus le coeur à aller dans aucune église d’aucune religion. Je voudrais t’envoyer mes prières d’ici, de ce café, si tu n’y vois pas d’inconvénient.

Certains disent que tu es le grand chef de leur tribu et tu vas jusqu’à leur dire ce qu’il faut manger. D’autres considèrent que tu es le grand patron et qu’ils sont tes esclaves. Il y en a qui pensent que tu es le père de famille idéal et qu’ils sont tes enfants. J’étais de ceux-là, mais comme dirait un illustre détective prédécesseur, maintenant je sais que je ne sais pas. Qui es-tu, Seigneur? Es-tu ce jeune homme maigrichon cloué sur un bois de supplice en sacrifice à l’humanité? Ou bien cet autre jeune homme grassouillé et même obèse assis sur son fondement, un sourire indiscible aux lèvres?

Cet univers dans lequel nous vivons est splendide. Félicitations. C’est sans doute l’oeuvre d’un bureau d’études à qui tu as commandité un tel joyau. Nous les humains, on a mis quelques milliers d’années avant d’en comprendre une infime partie. Nul doute qu’il va nous falloir encore plusieurs milliers d’années pour en comprendre une autre infime partie. Nous te cherchons, Seigneur. Le sais-tu?

30. Silverville, lundi 22 mars 2010

– Qu’est-ce que tu lis?

– Bonjour Francette… Un polar australien.

– Fais voir! Arthur Upfield, L’os est pointé, Editions 10-18 grands détectives… là! là! C’est bien?

– Génial! Désué par certains côtés. C’étaient des méthodes de détective du début du siècle dernier, tu sais, le flair du mec qui comprend les choses, la loupe et le microscope pour observer un cheveu. Le rythme est lent. C’est reposant!

– Un polar reposant?!

– Tiens, je lis en ce moment un passage sur la migration des lapins, ça n’a rien à voir avec l’histoire mais c’est fascinant. Les lapins vivaient à l’état sauvage dans la brousse australienne en ce temps-là. Lis ça là, page 307. Attends, d’abord il faut que je te dise que Napoléon Bonaparte, c’est le nom du détective!

– Messieurs Dames bonjour, qu’est-ce que vous prenez ce matin?

– Pour moi un grand café au lait.

– Et moi un cappuccino, merci.

«  »La migration des lapins, qui abandonnaient le lac de Meena pour se diriger vers le sud-est, était la première à laquelle assistait Napoléon Bonaparte. Un jour, près d’un feu de camp solitaire, il avait entendu un homme en décrire une qui s’était terminée à la frontière entre l’Australie Méridionale et la Nouvelle Galles du Sud, dans un rempart de carcasses de 60km. Et maintenant, les lapins s’amassaient dans le V que formait l’angle de la clôture de Karwir.

Normalement, les lapins sont gouvernés par la peur de leurs nombreux ennemis – les hommes, les chiens, les renards, les aigles. Leurs vies sont régies par la prudence qu’engendre cette peur, une pratique transmise de génération en génération. N’ayant pas d’autre arme défensive que des griffes et des dents, qu’ils utilisent sans efficacité et rarement à temps, ils n’attaquent jamais d’autre animaux et s’en prennent fort peu les uns aux autres.

Une nuée de lapins avait un jour surgi dans la région qui bordait le lac de Meena. Puis la première des saisons sèches était arrivée, et lorsque l’humidité avait fait défaut dans l’herbe, les broussailles et les prairies, la multitude s’était concentrée sur l’eau qui baissait dans le lac. Quand elle s’était évaporée, les lapins ne s’étaient plus multipliés. Pourtant, tous les ennemis des rongeurs semblaient ne pas jouer le moindre rôle dans la réduction de leur nombre. Et puis la pluie était arrivée en avril, au moment où Anderson avait disparu, et dès que l’herbe nouvelle était apparue sur les plateaux, la multitude avait éclaté comme une gigantesque bombe pour s’occuper des terriers désertés, pour les nettoyer et montrer au monde entier comment elle pouvait procréer.

Dès 9 semaines, toutes les lapines avaient commencé à avoir des petits. Chaque portée comprenait 5 à 7 petits parmi lesquels les femelles prédominaient. D’avril à fin septembre, chaque lapine avait donné naissance à environ 12 petits. Et les lapines étaient de loin les plus nombreuses.

En octobre, une terrible lutte pour la survie avait été engagée contre la faim, la soif, et contre la multiplication des ennemis naturels. Seuls les plus résistants des petits avaient survécu, mais il en restait quand même un nombre impressionnant.

A peu près à l’heure où Diana Lacy et John Gordon discutaient de la maladie de Bony près de la clôture, un ordre était transmis aux lapins massés sur les rives du lac de Meena.

Qui avait lancé cet ordre, aucun homme ne pouvait le dire. La multitude était poussée à quitter l’endroit qui lui avait donné naissance et à gagner quelque autre endroit, mystérieux, lointain, au sud-est, et rien ne pouvait l’empêcher d’obéir, sauf une rivière ou un grillage.

La prudence et la peur naturelles furent balayées en un rien de temps. Les lapins étaient sous l’emprise d’une idée collective, comme les citoyens d’un état totalitaire. Auparavant, chaque unité individuelle avait vécu indépendamment des autres unités, régie par la peur et dirigée par la faim; maintenant, leur seul désir était d’obéir à l’ordre. Même l’instinct primaire de conservation leur avait été retiré. De créatures timides, dociles, individualistes et quelque peu rusées, elles étaient devenues des automates au sein d’une masse poursuivant son but avec acharnement, avançant irrésistiblement, ignorant complètement la peur. » »

– Ah oui, c’est bizarre.

– Tu sais, cette histoire d’un ordre venant soudain générer une ‘hypnose collective’, je l’avais remarqué l’an dernier chez les hirondelles. Elles avaient toutes disparues sans prévenir un mois plus tôt que d’habitude. C’est peut-être un ordre intégré sur leur système informatique qui dit: si la pression atmosphérique ceci cela, et si le vent et le soleil ceci cela, alors faites vos valises et partez vers le sud… Enfin! un truc comme ça…

– Ah oui!… le système informatique des lapins et des hirondelles!… Alors toi, Sherloque, tu ne changeras pas!!! Au fait, tu as voté pour qui, hier?

– Comme toi sans doute.

– Je ne suis pas allée voter.

– Comment ça?

– Non, je ne suis pas allée voter. Ce que j’ai entendu entre les 2 tours m’a horripilée. C’étaient des élections régionales, non? Ils en ont fait une guéguerre gauche-droite nationale avec stratégies et contre-stratégies à qui éliminerait qui. Pour moi, c’était ‘la ferme des célébrités’.

– Oui, je suis d’accord. A aucun moment je n’ai entendu un quelconque discours de terrain, un candidat de région expliquant la situation dans sa région, par exemple, concrètement, avec des noms d’entreprises, des noms de gens locaux, des problèmes locaux. Tu as raison, Francette, c’était ‘la ferme des célébrités’!

31. Silverville, mercredi 24 mars 2010

Qu’est-ce que je disais! Aujourd’hui 24 mars vient d’arriver le petit contingent d’hirondelles éclaireuses. Elles ont un mois d’avance. Et elles ont l’air toute excitées d’être revenues sur les lieux. Le gros de la troupe ne devrait pas tarder. Elles arrivent avec le vent du sud – avec un mois d’avance.

Peut-être que nous aussi, en tant qu’espèce animale, on reçoit comme ça un ordre qui nous met en ‘hypnose collective’ et nous somme de faire collectivement telle ou telle chose.

Bon, revenons à nos moutons. L’affaire Yanard. Où en étais-je?

J’ai relu le début du rapport que m’a laissé Franklin avant son retour en Amérique. Fissavat a raison de penser qu’il s’agit sans doute d’une expérience de mise à mort télécommandée. Depuis la méthode de l’os pointé des Aborigènes, la technique n’a pratiquement pas évolué. Elle pourrait faire un bond en avant maintenant à l’ère des satellites et des ordinateurs. La femme de Fissavat a fait remarquer que ‘la voisine’ devait avoir un intéressement autre que celui de la simple curiosité. Quand son mari s’insurge, elle tient tête violemment. Soit elle a un intéressement financier et/ou elle est couverte par un protecteur puissant. En d’autres termes, elle travaille pour un gros bonnet. Mais qui aurait intérêt à éliminer Ynard? Le pauvre vieux n’est certainement qu’un cobaye dans cette histoire.

Voyons la suite du rapport:

«  »Samedi. J’apprends avec stupeur que même le courrier écrit à 25km de mon domicile est entre leurs mains puisque je les entends lire les notes que j’ai effectivement écrites là-bas. Par quel moyen?

Dans la journée les filles des voisins sont venues en visite chez leurs parents et j’ai entendu: « maman, arrête, c’est grave, tu as copié son code d’alarme ».

J’ai fini par prendre conscience que je suis victime d’une monstrueuse querelle de voisinage prenant des allures de roman policier. Si mon code d’alarme a été copié, si mes téléphones sont tous sur écoute, si tout le courrier que j’écris et que je reçois est lu, je pense être en danger. J’aimerais que les autorités me prennent très au sérieux et me viennent en aide. » »

– Tiens, Sherloque! Vous écrivez vos mémoires!

– Bonjour Duchenoc. En voilà une surprise! Comment va ton ordinateur?

– Très bien, très bien. J’ai fait comme vous m’avez dit, vous et Thibaud. J’ai gravé mes données sur des CD et j’ai tout réinstallé. Depuis, ça ne ‘bug’ plus.

– Je suis bien content d’entendre ça. Comment va Thibaud? Il y a un bout de temps que je ne l’ai pas vu.

– Il ne sort plus. Il déprime dur. Apparement il travaille à sa thèse toute la nuit et il dort toute la journée. L’autre jour j’ai frappé à sa porte à 3h de l’après-midi et il n’a même pas ouvert. Il n’y avait pas de lumière sous sa porte. Il ne devait même pas avoir ouvert ses volets.

Comme il ne répond pas non plus au téléphone, sa mère m’a appelé l’autre jour pour me demander des nouvelles. Elle a dit qu’elle allait venir à Silverville.

– Sa mère va venir?

Sur ce, un trio de gais lurons, des potes à Duchenoc, sont entrés dans le bar pour mettre de ‘l’ambiance’ comme ils disent. J’ai filé à l’anglaise.

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