Chapitre 4

24. Redburg, dimanche 3 janvier 2010

En fait, j’ai toujours eu envie de transférer les croyances religieuses dans le domaine scientifique. Il me faut des preuves irréfutables, en bon détective. Adolescent, je me demandais qui était ce Jésus, originaire d’un village de Galilée, un pays lointain pas du tout comme chez nous. J’ai jamais vraiment pu croire qu’il était le rejeton direct de Dieu. Cette histoire de dieu-le-père et de dieu-le-fils, ça ne tenait pas la route. Un peu comme un jeu de sept familles, il manquait les autres, dieu-la-grandmère ou dieu-le-tonton.

Aujourd’hui, après toutes ces années de cogitation sur l’existence de dieu, je dois admettre que je ne suis plus du tout ‘croyant’ au sens d’une croyance religieuse organisée. J’attends qu’on prouve scientifiquement l’existence de l’âme et sa survie à l’anéantissement du corps. J’attends qu’on invente un autre système mythologique basé cette fois sur des données réelles. Il est temps que la théologie devienne une science et qu’elle soit enseignée dans les amphi de sciences pures.

25. Redburg, lundi 4 janvier 2010

Hier, comme Fissavat m’avait invité à déjeuner chez lui à Redburg, j’étais venu plus tôt dans la matinée avec l’idée d’assister au culte au petit temple protestant de la ville. Mais, au lieu de cela, je me suis réfugié au café en attendant midi. Je ne suis plus capable d’entendre les prêches des hommes d’église.

Après le repas, nous nous sommes mis à discuter de l’affaire Ynard. Il avait fait lire le ‘rapport’ à sa femme qui disait que la voisine d’Ynard devait avoir une motivation sérieuse pour se conduire comme elle le faisait, que ça ne pouvait pas être par simple curiosité, même de voyeur. Elle alla jusqu’à dire que cette femme devait avoir reçu des avances financières pour mettre en route un tel système de surveillance chez un voisin somme toute sans intérêt. Mais dans quel but? A quelle fin?

C’est la question qui reste posée.

26. Silverville, vendredi 8 janvier 2010

– Hé, Thibaud, tu es de retour?
– Ouais, bonne année, Sherloque. Quoi de neuf à Silverville depuis l’année dernière?
– Dis-donc, avant noël, tu as disparu sans prévenir. Je me suis inquiété. Je suis passé voir chez toi.
– Ouais, Duchenoc me l’a dit. Ma mère m’a intimé l’ordre de rentrer à Paris pour les fêtes. Elle a même dit qu’elle vendrait l’apparte de Silverville si je ne rentrais pas tout de suite.
– Tu as passé de bonnes fêtes?
– Oui oui, sympa, il y avait plein de monde à la maison. Ma petite soeur qui a 18 ans a plein de copines complètement canon! J’avais l’embarras du choix.
– Et tu en as choisi une?
– Attends, attends… pas si vite, l’ami! Je suis thésard. C’est un célibat. D’ailleurs je me suis fait remonté les bretelles, à la fac. Je suis trop lent, soit disant.
– C’est quoi, ta thèse, exactement. Tu ne me l’as jamais dit.
– Je ne te dis pas tout. Et toi non plus, d’ailleurs… Comment connais-tu mes parents? Tu ne me l’as jamais dit!
– J’ai beaucoup dansé avec ta mère quand on était jeune. Il y a longtemps de ça. Et puis tes parents ont fait des affaires avec mon père, le notaire. A Silverville tout le monde se connaît… Donc, ta thèse?
– Le titre officiel, c’est « L’influence des relations inter-personnelles dans le déroulement de l’Histoire pendant la première moitié du 16e siècle ».
– Ah! grandiose! Et la princesse Claude, là-dedans?
– Eh bien justement, je cherche à prouver que l’Histoire n’est que l’enchaînement de décisions très personnelles des acteurs qui avancent dans la vie les yeux bandés.
– Redis voir ça!
– Oui, écoute, on voudrait croire que l’Histoire est un truc très intelligent fait de grandes décisions intelligentes mûrement étudiées, comme si les acteurs savaient ce qui allait se passer vraiment. Je ris toujours quand je lis des phrases du genre: ‘un tel a fait ceci ou cela 3 ans avant sa mort’… comme si le pauvre type savait qu’il en était à 3 ans avant sa mort. Tu vois ce que je veux dire? Par exemple, la princesse Claude…
– Je t’écoutes.
– Sa mère…
– Vous buvez, ces messieurs?
– Deux bières d’abbaye, merci.
– Sa mère, Anne, la fille unique et héritière à 11 ans du duc de Bretagne n’aurait jamais deviné qu’elle finirait par être l’épouse de Louis 12 et qu’elle mourrait à 36 ans laissant deux filles de roi à marier derrière elle. En fait cette jeune duchesse a été promise à une demi douzaine de prétendants, a été effectivement fiancée et même mariée par procuration à la mode allemande à Maximilien de Habsbourg, l’empereur autrichien, avant de finir par être l’épouse de Charles 8, puis veuve, puis épouse de Louis son beau-frère…
– Oui, je vois ce que tu veux dire: l’Histoire ne coule pas de source!
– Garçon, s’il vous plaît, est-ce que vous servez des sandwiches à cette heure-ci?
– Oui, jambon-beurre, ou bien poulet-salade?
– Un jambon-beurre.
– Tu n’as pas déjeuné?
– Non, pas vraiment.

Comme il était encore temps de déjeuner pour de bon, Thibaud et moi sommes montés à l’étage pour un déjeuner rapide façon brasserie. Il était à fond dans son 16e siècle, ce jeune passionné d’Histoire. Il me rappelle beaucoup sa mère.

27. Redburg, mardi 19 janvier 2010

Finalement j’ai accepté l’invitation de Fissavat de venir m’installer chez eux à Redburg pendant qu’il fait froid. Mon feu de bûches ne suffit pas à me réchauffer et l’ambiance est morose. A Redburg je peux discuter avec mon vieux collègue et avec sa femme et on traîne au café de Paris quand on a envie.

– On s’installe près de la fenêtre?
– Moi je préfère par là sur les banquettes en cuir.
– Comme tu veux, mon vieux.
– Deux cappuccinos, s’il vous plaît.
– Bon, tu disais?
– Ben, qu’il y a un passage très court où il mentionne comme le bruit d’un déclic d’appareil photo près de sa tête. Ce serait une caméra virtuelle qui le marquerait comme pour l’identifier… parce qu’après ça ils le suivent à la trace dans tous ses déplacements.

Fissavat avait mis le doigt sur un point important. Ils semblent avoir pris possession d’Ynard à ce moment-là. Cette affaire ne s’éclaircit pas vraiment. J’aimerais pouvoir en reparler avec Franklin mais il n’a donné aucune nouvelle jusqu’à présent.

– Alors, ta copine Francette, vos fiançailles, c’est pour quand?
– Ah non, commence pas Fissavat! Je t’ai déjà dit qu’entre elle et moi il n’y a rien. C’est une ancienne copine de collège. On a fait la 6e, la 5e et l’année du bac ensemble. Elle a fait sa vie de son côté et moi la mienne de mon côté et on s’est retrouvé à Silverville quand j’ai pris ma retraite. Voilà tout.
– Qu’est-ce que tu en sais? Peut-être que de son côté elle est follement amoureuse de toi?
– Mais non!…
– Ma femme avait fait un stage de poterie dans son atelier il y a quelques années. Qu’est-ce qu’elle devient? Elle fait toujours des stages?
– Elle parle de rouvrir son atelier pour l’été. Je ne sais pas où elle en est exactement. La dernière fois que je l’ai vue, elle cherchait un webmaster pour lui faire une page web bien référencée sur internet. C’est comme ça qu’elle fait sa pub.
– Tu pourras lui dire que j’en connais un de bien ici à Redburg… Pour en revenir à notre affaire, tu sais à quoi ça me fait penser?
– Non.
– A un roman que j’ai lu il y a quelque temps, une histoire de détective justement, qui se passe en Australie. Les Aborigènes avaient un système pour tuer à distance. Ils pointaient un os dans la direction de leur victime et prononçaient des incantations de mort à distance. L’autre qui se savait visé en arrivait à mourir effectivement. C’est un vieux rêve de l’humanité, ça, tuer à distance sans avoir à se colter un corps-à-corps répugnant et sans laisser de trace. Je te passerai le bouquin, tu verras. Il est quelque part sur mes étagères.

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