Chapitre 3

21. Silverville, jeudi 17 décembre 2009

Il neige. Le café est plein de monde et de brouhaha. Francette m’a téléphoné pour me donner rendez-vous et je suis venu malgré la neige. Mais elle n’est pas encore là. Il est vrai qu’elle a 20 km à faire sur les routes de campagne. J’espère que sa voiture aura démarré.

– Pardon monsieur, pouvez-vous me renseigner s’il vous plaît?
– Oui bien sûr.
– J’aimerais savoir où je peux trouver un accès public à internet dans cette ville.
– Ah ça mon ami, c’est un peu un problème. Vous avez le choix entre le café concurrent de l’autre côté du carrefour et un magasin d’electronique dans une rue de l’autre côté du pont.
– Oui. Je suis allé au café d’en face mais je ne compte pas y remettre les pieds. Ils ont un antique ordinateur sur une connection très lente et ils font payer à la minute. J’en ai eu pour 5€ juste pour ouvrir et fermer ma boîte e-mail.
– Essayez le magasin. Ils sont très serviables. En principe ils vous laissent utiliser un ordinateur qui traîne, en haut débit, et c’est 50c le quart d’heure.
– Merci monsieur.

Il était question à la radio ces derniers temps des problèmes de santé de Johnny, notre rocker national. Il nous a bien vengé, lui. Quand j’avais 17-18 ans, d’après nos parents, ce ‘rock-n-roll’ venu d’outre atlantique n’était pas de la musique mais du vacarme. On nous traitait de tous les noms. Nous, la génération appelée la ‘nouvelle vague’ était mal vue, des blousons noirs, des rockers, des abrutis de sons électriques. Ils disaient qu’on n’arriverait jamais à rien, qu’on n’avait pas d’ambitions, et je ne sais plus quoi. Johnny nous venge! Non seulement il a tout réussi mais qui plus est, il est toujours le phare de notre génération. Les jeunes d’aujourd’hui, si ça ne leur plaît pas, on les emmerde…

– Ah tu es là… excuse du retard. J’ai eu du mal à démarrer ma voiture couverte de neige. C’est super, hein, un noël blanc en vue!
– Bonjour Francette. Tu te souviens quand on chantait ‘le pénitencier’ tous ensemble à la terrasse de ce café, dans une autre vie, il y a très longtemps.
– Ah oui, pauvre Johnny. Finalement il est sorti du coma et il va bien mieux. Merci pour lui. Dis, on ne t’a pas vu pendant longtemps. Je commençais à m’inquiéter. On ne vois plus Franklin, ni Thibaud non plus. Qu’est-ce qui se passe?
– Franklin est reparti dans son pays jusqu’à la saint glinglin et Thibaud, je ne sais pas. Je suis passé à son appartement l’autre jour. Son voisin du dessous m’a dit l’avoir vu sortir avec un sac de voyage sur l’épaule. Il se peut qu’il soit parti chez ses parents… Mais tu voulais me voir pour quelque chose de précis?
– Non non, je voulais juste causer un peu.

22. Redburg, lundi 28 décembre 2009

Je suis installé au café de Paris sur la place centrale de Redburg et je viens de commander un cappuccino. J’attends Fissavat, mon vieux collègue détective, à qui j’ai téléphoné pour lui donner ce rendez-vous. Mais comme il ne répondait pas, j’ai simplement laissé un message sur son répondeur en espérant qu’il sera en ville et qu’il sera libre pour mon rendez-vous. Redburg n’est qu’à 30 km de Silverville mais c’est déjà une ville plus urbaine. J’aime bien l’atmosphère des rues piétonnes et les banquettes en cuir façon waggon orient express de ce café.

– Ah! Sherloque! Heureux de te revoir, vieux singe!
– Vieux singe toi-même… Je me demandais si tu avais eu mon message.
– Quel message? Non non, je passais juste par hasard… Bon, dis voir, tu voulais me voir pour une mission tordue comme d’habitude?
– Pas du tout, je voulais juste savoir si tu avais passé de bonnes fêtes.
– Calme. Tu sais, maintenant que les enfants sont tous en famille chacun de leur côté, aux quatre coins de la France… Et toi?
– Ma copine de collège m’a invité à réveillonner avec elle chez son fils et sa petite famille.
– Qui ça, Francette? C’est pour m’annoncer vos fiançailles que tu m’as convoqué?
– Un type franco-américain m’a refilé un ‘rapport’ écrit à la main sur des feuilles arrachées d’un cahier concernant un boulanger à la retraite qui se fait harceler par ses voisins. J’ai ça sur les bras. J’ai l’intention de te le refiler.
– Ah sympa! J’apprécie ton altruisme, ta générosité, ta grandeur d’âme…
– Non, écoute, sans blagues. Tiens, voilà la photocopie des feuillets. Lis-les tranquillement chez toi et tiens moi au courant.
– ‘Affaire Ynard’… joli titre. C’est pour un film à Hollywood?
– Non, il n’y a pas d’action, juste des gros plans entrecoupés de sonneries bizarres!

– Votre cappuccino, Monsieur.
– Un autre pour moi aussi, s’il vous plaît… Au fait, la dernière fois que je t’ai vu, tu distribuais des tracs pour faire voter NS aux dernières élections présidentielles. Tu haranguais les passants sur le marché un mercredi matin à Blancmange. Qu’est-ce que tu penses de notre président maintenant?
– Ah oui, j’avais même été pris à parti par un type qui m’avait dit: ‘vous n’allez quand même pas voter pour cette ordure?’ Eh bien si, j’ai voté pour lui justement. Je me disais qu’ayant atteint la soixantaine, je voulais voir bouger ce pays, tu comprends. Jusque là, j’avais l’impression de vivre sous l’emprise de la génération précédente, tu sais, celle qui n’aimait pas qu’on écoute la musique de Johnny!
– Moi, il y a 3 ans, j’ai voté pour le gars de Pau. Il n’a pas fait de score malheureusement. J’aurais bien aimé le voir président. Mais qu’est-ce que tu penses du gouvernement actuel?
– Le gars de Pau, moi aussi je l’aimais bien mais il n’a jamais vraiment annoncé son programme. Il n’arrêtait pas de dire ce qu’il ne fallait pas faire sans préciser ce qu’il comptait faire. Son alliance finale avec la gauche dure m’a complètement dégouté.
– Tu ne me dis pas ce que tu penses du gouvernement actuel.
– Ben… Pour faire court, je suis déçu. Difficile à dire pourquoi. Vu d’ici, de Redburg, la stratosphère qui nous gouverne à Paris semble si lointaine. Le brouhaha médiatique permanent brouille la vision qu’on pourrait avoir sur ce qui se passe vraiment. Vu de ma banquette là aujourd’hui devant mon cappuccino, pour te dire vrai, j’ai l’impression qu’on va nulle part. Qu’on tourne en rond.
– Oui, c’est un peu la même sensation que j’ai. Il a tenu la barre dans la tourmente financière, d’accord, peut-être, mais cette façon de courrir d’un côté et d’autre à tout bout de champ me laisse dubitatif. Je vais te dire, pendant que le président court à droite à gauche, il y en a un qui bosse dur sans faire de bruit. Mon sixième sens me dit que le prochain président sera Fillon.
– Fillon?
– Tu parries combien?
– Non, je ne paries rien. Tu as peut-être raison.
– Bon, je rentre à la maison, ma femme m’attend. Si tu n’as rien de mieux à faire, viens déjeuner dimanche, sur le coup de 13 heure, par là. On continuera notre conversation et je te dirai ce que je pense de ton affaire Ynard. A dimanche.
– Au revoir, mon vieux.

23. Silverville, jeudi 31 décembre 2009

Voilà, ça y est, c’est le dernier jour de cette année. Le café est plein de monde et tout le monde parle à la fois. On ne s’entend plus penser. Ma célébration de la St Sylvestre va se limiter à rester ici jusqu’à minuit et puis à rentrer à pied tranquille dans la première nuit de l’année 2010. Un joli chiffre, peut-être un bon numéro, cette année qui arrive. Enfin… c’est une vue de l’esprit, de toute façon la planète tourne inlassablement autour du soleil, un coup de plus ou de moins!

– Bonjour Monsieur Sherloque!
– Oui bonjour Basile… on ne s’entend plus! Venez vous asseoir à côté de moi. Qu’est-ce que vous prenez?
– Un verre de rouge.
– Deux verres de rouge, s’il vous plaît, garçon.
– A la santé, Monsieur Sherloque! On en aura peut-être besoin. Ce mois de janvier s’annonce très froid d’après mes infos. Je garde toujours un oeil sur la météo malgré moi! J’espère que le Jean-François aura de quoi nourrir ses bêtes jusqu’au printemps.
– C’est le fermier qui a racheté votre ferme?
– Oui oui, il a pas les deux pieds dans le même sabot, c’est moi qui vous le dis, mais par les temps qui courrent, vaut mieux!

Là-dessus, le garçon a apporté les verres de vin. A la télévision on voyait des chanteurs s’égosiller. A l’une des chanson tout le monde se mit à chanter le refrain pop: ‘ça m’énerve’ ‘ça m’énerve’, à tue-tête… La conversation n’était plus trop possible mais Basile a repris:

– Vous savez, la crise financière…
– Comment? La crise financière?
– Oui… eh bien, elle n’est pas financière du tout.
– Ah bon.
– Non, elle est structurelle.
– Hein? Structurelle?
– Oui, Monsieur Sherloque, la crise financière est structurelle. Jusqu’en 1970 on produisait pour subvenir aux besoins. Après, on a commencé à produire pour casser.
– Pour casser? On ne s’entend pas. On va s’asseoir dans le coin là-bas?

On a changé de place. C’était tout aussi bruyant. On a continué à boire du rouge et Basile m’a expliqué sa théorie. D’après lui, de la fin de la guerre en 1945 jusqu’au début des années 1970, les industries produisaient pour arriver à combler les besoins de la population. Après, quand tout le monde a eu son frigidaire, sa voiture, ses meubles neufs, sa télé et sa machine à laver, on a commencé à encourager les gens à jeter ce qu’ils avaient acquis pour en acheter de nouveau. On a commencé à dire qu’une voiture devait être changée tous les deux ans…

– Tous les deux ans, Monsieur Sherloque, vous vous rendez compte! Une bagnole neuve tous les deux ans! Et nous, on nous a poussé à nous endetter jusqu’à la troisième génération pour acheter un énorme tracteur neuf qui ne logeait pas dans nos hangars!
– C’est vrai, ce que vous dites. Je me souviens très bien quand mon père a acheté sa première DS Citroën. Il avait fallu la commander et puis attendre qu’elle soit fabriquée. Plus tard, quand moi j’étais en âge d’acheter une voiture, il suffisait d’aller en choisir une chez un concessionnaire qui en avait plein son parking. Et ce que vous dites, je m’en souviens bien, quand il a été de bon ton de changer sa voiture tous les deux ans.

Basile hocha la tête et se mit à chanter ‘ça m’énerve’ ‘ça m’énerve’ avec les autres. Comme la conversation était devenue impossible, je m’y suis mis aussi. Bonne année 2010!

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