Chapitre 2

10. mardi 3 novembre 2009

 

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photo « pixabay.com »

Les jours s’égrènent et le mois de novembre est arrivé, comme toujours sombre et humide. Chez moi devant mon feu de bûches dans la cheminée, j’écoute ma petite radio à piles et je mange des pâtes de fruits. Ils parlent maintenant d’un débat sur l’identité nationale, pour définir ce qu’est l’identité d’un Français. Bonne question. On peut commencer par dire qu’un Français n’est pas un Anglais. Pas un Américain non plus. On peut commencer aussi par la caricature d’un Français, un type maigre avec un béret et une baguette de pain sous le bras.

– Bonjour Sherloque. Sale temps aujourd’hui.
– Salut Francette. Qu’est-ce que tu deviens?
– Mauvaise nouvelle, si on veut. Ma demande d’aide pour la réouverture de mon atelier a été refusée. Ce n’est pas une grande surprise. J’avais demandé un truc qui s’appelle le Revenu de Solidarité Active, une aide financière pour recommencer à travailler. Mais ça ne s’applique pas à une vieille potière comme moi. Tu sais bien que ce pays est saucissoné en fines tranches d’âge.
– Qu’est-ce que tu vas faire?
– Je ne sais pas trop. J’ai vraiment envie d’ouvrir en mai prochain. Mais pour ça il faudrait que je lance ma campagne de publicité maintenant. Les gens s’organisent pour leurs vacances de l’année prochaine dès le mois de novembre. Je sais ça de ma dernière expérience en 2002 et 2003. Au fait, tu as vu le débat sur l’identité nationale? Moi, je peux dire ce qu’est une Française.
– Dis voir.
– C’est une fille qu’on n’emmerde pas parce qu’elle dit oui ou non librement et les mecs le savent.
– Et les mecs le savent?
– Oui. Quand une fille dit non, ce n’est pas pour faire des chichis. C’est que ça ne l’intéresse pas. Les hommes français savent ça et ils n’insistent pas. Pas comme les Italiens ou les Arabes.
– Un premier point: les Français ne draguent pas comme les Italiens ou les Arabes.
– Ils ne mangent pas comme eux non plus.
– On est en train de faire une définition par la négative.
– Oui mais tu peux faire un moule en creux, ça te donnera ta définition.
– Bonsoir les amis.
– Bonsoir Franklin. Tu tombes à pic. Toi l’Américain, tu vas nous expliquer ce qu’est un Français.
– D’abord je suis français comme vous et américain aussi. On peut avoir deux identités. Ma mère est française et je suis né en France. Mon père est américain. On est parti vivre en Amérique quand j’avais 3 ans.
– Donc tu es français en France et américain en Amérique. Pratique!
– Non, je suis français en Amérique et américain en France. C’est ça le problème. On ne m’accorde jamais l’identité nationale de là où je suis.
– Oui mais bon, pour vous, c’est quoi d’être français.
– C’est à la fois une foule de petites habitudes et une posture intellectuelle. En France je mange assis à table et c’est une occupation sérieuse. Je classe tout et tout le monde tout le temps dans des petites boîtes avec des étiquettes et en fines tranches d’âge.
– C’est ce que je disais tout à l’heure. Bon, la conversation est passionante mais il faut que je file. Salut.
– A la prochaine, Francette.

11. mercredi 4 novembre 2009

Hier après le départ de Francette, on est revenu à l’affaire Ynard. La façon dont il entend la voix des voisins dans l’autre maison à bonne distance reste un mystère. Je me sens un piètre détective mais je ne comprends pas non plus l’histoire des points bleutés ou rouges qui le suivent quand il se déplace. Franklin dit que c’est sans doute un faisceau électrique. Il m’a donné les feuillets suivants. Je me demande comment tout ça se termine.

«  »lundi. Je suis sorti vers 19h. Je me suis aperçu que le grenier des voisins était allumé côté route. Est-ce que l’ordinateur aurait changé de place?
mardi. Le son est toujours en place mais ne s’active qu’à certains moments.
lundi. Ils sont en train d’installer autre chose chez eux.
vendredi. Ce son désagréable qui fait le tour de la maison existe toujours, bien que très faible, mais il varie. Il doit être piloté sur un ordinateur par la voisine qui le baisse et l’augmente ou l’arrête à son gré. Si je coupe le courant chez moi, ça coupe quelque chose chez eux. Les signaux optiques existent toujours.
16h: le son démarre et dure jusqu’à 2h du matin quand j’ai carrémént coupé le courant pour pouvoir dormir un peu. J’ai coupé le courant plusieurs fois auparavant et je me suis rendu compte que je bloquais quelque chose chez eux.
samedi. Le son jusqu’à 21h. J’arrête le courant, soit fusible par fusible, soit totalement. Le son s’arrête et les voisins hurlent.
dimanche. A peine ai-je remis le courant à 3h du matin que j’entends des pas sur un parquet et le voisin dire: « lève-toi… courant » mais la voisine n’est pas d’accord. J’ai veillé jusqu’à 6h du matin. Vers 8h je me suis rendu dans la cuisine avec une lampe torche. Le voisin a dit: « il y a de la lumière dans la cuisine », ce à quoi la voisine a répondu: « tu dois te tromper ». En effet le courant était coupé au compteur. » »

D’après moi cette histoire peut passer pour une affaire de voyeurisme de voisinage. Sauf que les méthodes utilisées ne sont pas classiques. Je me demande quelle technique ils emploient.

12. vendredi 6 novembre 2009

– Vous n’êtes pas restés longtemps après moi, la dernière fois. Je suis repassée ici et vous n’y étiez plus. Bonjour Sherloque.
– Bonjour Francette.
– Tu entends tout le tinfouin qu’ils font en ce moment sur la chute du mur de Berlin.
– Ah oui, pour une fois qu’on interview nos contemporains allemands en direct. Moi ça me plaît.
– C’est vrai que tu étais fortiche en allemand. Tu te souviens des interros quand on se lançait des petits bouts de papier. Je me souviens d’une fois quand quelqu’un avait mis un lézard dans la boîte à craie.
– En fait j’étais en Allemagne quand ils ont commencé à construire le mur. J’allais tous les ans en été dans une famille du côté de Francfort, si tu te souviens. Le père de famille était aterré. On regardait ça à la télévision bouche bée. J’avais 16 ou 17 ans.
– C’est tellement loin tout ça. On est les vieux de la société maintenant. Tu te souviens des vieux quand, nous, on avait 16 ans?
– Oui, mes grands-parents et même mon arrière grand-père.
– Eh bien ils étaient nés au 19e siècle et nous, maintenant ici, on est en 2009. On a la mémoire vivante de gens qui ont vécu au 19e siècle. C’est dingue, cet écart de temps réel qu’on a dans la tête.
– Les vieux, les hommes, levaient leur chapeau au-dessus de leur tête pour dire bonjour. Nous les jeunes, on trouvait ça rigolot. On se moquait d’eux.
– Ils levaient toujours leur chapeau quand ils passaient devant une dame. Il y avait même les faignants qui faisaient que toucher le bord du chapeau. Au moins ils montraient du respect aux dames. C’est pas comme maintenant.
– Alors là tu exagères. Vous avez tous les droits maintenant, vous les femmes.
– Peut-être, mais pas le respect.
– Il faut savoir ce que vous voulez!
– Ecoute, quand j’avais 30 ans, j’étais féministe comme tout le monde. Mais je crois que ce mouvement a glissé sur une peau de banane. A 30 ans, en tant que femme, ce que je voulais, c’était justement qu’on me prenne au sérieux en tant que personne humaine. Je voulais qu’on me parle d’égal à égal en tant que personne-femme. Il n’était pas question de prendre la place des hommes, de faire des métiers d’homme comme chauffeur de poids-lours ou joueur de rugby. Je voulais qu’on me respecte en tant que personne-femme. Excuse, Sherloque, je m’emballe vite sur ce sujet.
– Oui, je vois. Qu’est-ce que tu prends?
– Non, rien merci. Je rentre. Mon fils doit passer m’apporter des DVD.

13. samedi 7 novembre 2009

Qu’est-ce qu’être français? Une vachement bonne question: ça ressemble à une dissertation de philo de mes années de bac. Comme ce n’est pas une assertion mais une question, on ne peut même pas aligner la thèse, l’antithèse et la synthèse comme dans une bonne dissertation. Il va falloir plancher et réfléchir gravement.

Etre français, c’est un état qui dépasse le simple fait d’avoir une carte d’identité française. Déjà pour avoir cette carte il faut soit être né sur le sol français, soit être d’un parent français. Mais si avoir cette carte est une condition nécessaire, elle n’est pas une condition suffisante. C’est là le noeud du problème.

– Eh Sherloque! Qu’est-ce que tu gribouilles?
– Salut Thibaud. Ben, tu vois, je joue au jeu lancé par un ministre qui nous demande de définir l’identité nationale.
– Qu’est-ce qu’on gagne à ce jeu?
– Un procès en difamation!
– En fait il faudrait poser la question: « qu’est-ce qu’être français maintenant », parce que l’identité nationale, comme la langue, évolue au cours de l’Histoire.
– Tu crois? Tu penses qu’un Français du 16e siècle qui tomberait là au café parmi nous aujourd’hui, ne nous reconnaîtrait pas?
– Ou bien que nous, on ne le reconnaîtrait pas. On le traiterait comme un étranger.
– Non, là je ne te suis pas. Parce que dans mon idée, être français, c’est justement participer d’un lignage historique et culturel. Un Français d’aujourd’hui participe de l’Histoire de France, à mon avis.
– Attends, je vais te lire un truc, une relation sur la France écrite en 1546 par un ambassadeur vénitien: « Il y a des pays plus fertiles et plus riches (que la France). Il y en a de plus grands et de plus puissants, tels que l’Allemagne et l’Espagne. Mais nul n’est aussi uni, aussi facile à manier que la France. Voilà sa force à mon sens: unité et obéissance (…). Aussi les Français qui se sentent peu faits pour se gouverner eux-mêmes, ont-ils entièrement remis leur liberté et leur volonté aux mains de leur roi. Il lui suffit de dire: « Je veux telle ou telle somme, j’ordonne, je consens », et l’exécution est aussi prompte que si c’était la nation entière qui eût décidé de son propre mouvement ». Je sors ça de ce livre d’Histoire de la France écrit par Georges Duby et publié en 1987.
– Tu as raison, ça a bien changé. Etre français aujourd’hui, c’est justement s’opposer en permanence à tout et n’importe quoi.
– Attends, je te lis la suite: « Dans ses frontières de l’époque, elle rassemble de 15 à 18 millions d’habitants, alors que l’Italie ne dépasse pas 12 millions, que l’Allemagne n’arrive pas à 15 millions, que la population espagnole se situe aux environs de 8 millions, celle de l’Angleterre et de l’Ecosse réunies aux alentours de 5 millions ». Je te passe le bouquin, si tu veux. A la page 237 il y a tout un chapitre sur le sentiment national et le patriotisme.
– C’est vrai qu’habiter dans ce pays qui n’aurait que 18 millions d’habitants, ça change tout, ça paraîtrait vide, maintenant qu’on est 65 millions.
– Et ça change le caractère national.
– Oui mais attends, Thibaud, la question n’est pas de discuter sur le caractère national, mais sur l’identité nationale.
– Bonjour les messieurs, excusez-moi de vous interrompre. J’entends que vous causez de l’identité nationale. Moi je suis français depuis toujours et il n’y a pas de doute du tout là-dessus. Je me demande pourquoi ils nous demandent ça.
– Bonjour monsieur. Vous êtes le bienvenu de vous joindre à notre conversation. Moi je m’appelle Sherloque et mon jeune ami là, c’est Thibaud.
– Eh bien moi c’est Basile. Je suis un fermier à la retraite. J’ai laissé ma ferme à un parent il y a un an et j’habite maintenant à Silverville chez ma fille. C’est plus pareil.

Comme l’heure du déjeuner approchait, Thibaud et moi avons pris l’apéro avec Basile et tout le monde est ensuite rentré chez soi.

14. dimanche 8 novembre 2009

Il y a des jours où je me demande pourquoi je tiens ce journal. Pour quoi faire.

Dieu est aux abonnés absents. Il a dû déménager. Autant vénérer le soleil, au moins, lui, on le voit. Mon idée de dieu est intimement liée à l’idée que je me fais de la mort. Bien sûr. Ou de la naissance. C’est-à-dire de l’En-deça et de l’Au-delà. Si je continue d’écrire ce journal, c’est que je sais qu’il sera lu et apprécié après ma mort. C’est parce que je crois à cet autre monde duquel dépend celui des vivants ici-bas. Il n’y a pas de communication directe possible entre ces 2 mondes. Une fois qu’on est mort, on ne peut plus rien communiquer à ceux d’en bas. Et ceux d’en bas, nous les vivants temporaires, nous nous débattons seuls avec cette vie qui n’a ni queue ni tête. Nous cherchons de l’aide auprès d’un dieu ou d’esprits divers susceptibles de nous comprendre, de nous aimer et de nous aider. En vain bien sûr.

En fait il faut vivre sans chercher à comprendre.

15. mardi 10 novembre 2009

Hier lundi 9 novembre 2009 les émissions de Radio France ont parlé toute la journée du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Ils émettaient depuis l’antique capitale prussienne devenue ville moderne, jeune et branchée, paraît-il. Ce n’est pas trop tôt qu’on s’intéresse un peu de près à nos contemporains et voisins européens. A quand une journée radio-france en Bulgarie ou en Pologne ou ailleurs en Europe?

– Salut Sherloque.
– Oui bonjour Franklin.
– Tiens voilà les 3 feuillets suivants sur l’affaire Ynard. Tu me rends ceux que je t’ai déjà passés. Merci. Tu as écouté les célébrations à Berlin hier?
– Justement, oui, je voulais t’en parler.
– C’était pas mal. On a entendu des gens parler allemand et raconter leurs souvenirs. Mais c’était surtout une célébration de la chute du communisme.
– Mm.
– Il y a un moment où ils ont dit que les habitants de Berlin travaillaient, que ça n’était pas un jour férié pour eux et donc qu’ils ne participaient pas à la célébration.
– Mm.
– Mais le soir, apparemment, il y a eu du monde dehors, même dans le froid et la pluie, pour fêter les 20 ans de l’ouverture de la porte quand ils ont crié « Tür auf! » ce soir-là en 1989.
– Oui mais, Franklin, en filigrane il y a autre chose, un autre son de cloche. Quand les Soviétiques ont commencé à construire ce mur l’été de 1961, j’étais à Frankfort et je me souviens du sentiment qui règnait dans la maison de mes hôtes. C’était la stupéfaction et l’humiliation.
– L’humiliation?
– Oui, l’humiliation, ça n’avait rien à voir avec le communisme ou le capitalisme.
– A ce propos, il faut que je te parle de ça aussi.
– Laisse-moi finir. Pour le peuple allemand il y a eu la défaite où pendant toute l’année 1945 l’Allemagne a été physiquement écrasée, aplatie, tous les bâtiments de toutes les villes bombardés jusqu’à ce que le pays, la grande Allemagne, soit un immense champ de ruines. Et comme si ça ne suffisait pas, le pays a été scindé en deux, déchiré en son milieu comme une tunique pour qu’on ne puisse plus s’en servir. C’est ça, la vraie humiliation. Tant que le partage entre les Soviétiques et les Alliés de l’Ouest n’était qu’une frontière de barbelés, on pouvait encore penser que c’était temporaire et remédiable. Mais le jour où ce mur infranchissable a été élevé en plein milieu de la capitale prussienne, alors là, c’était la honte, la défaite bue jusqu’à la lie, la déchirure irrémédiable. Et sans nul doute, « endgültig », définitive, qui valait pour la fin des temps.
– Et la réunification d’après toi? Ils semblaient dire hier que ça embêtait tout le monde.
– Entre la bouche et les entrailles, il y a 60 cm.
– Houla, tu parles en paraboles maintenant?
– Non. Entre ce qu’on dit tout haut et le sentiment qu’on a d’enfoui au fond des entrailles, il y a quelquefois une grande différence. En 1961 on m’a fait visiter la ‘capitale’ allemande, Bonn, en m’indiquant qu’on y avait construit un parlement temporaire. En 2009, la capitale allemande est Berlin.
– C.Q.F.D… Tu aurais dû faire sciences-po, Sherloque.
– C’est ça, moque-toi de moi.

16. mercredi 11 novembre 2009

Le 11 novembre, jour anniversaire de la fin de la guerre de 1914-18. Toute mon enfance, toute ma vie dans ce pays, on a toujours pris le temps le 11 novembre de se rémémorer l’horreur de cette guerre des tranchées où mon grand-père a passé sa jeunesse. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais eu l’impression pourtant qu’on ‘fêtait’ une victoire mais le souvenir de toute la jeunesse de France qui s’y était sacrifiée. L’année dernière je racontais ça à un ami allemand en m’étonnant que les Allemands ne ‘fêtaient’ pas ce jour-là. Il m’avait répondu que les Allemands ne fêtaient pas les défaites. Sa réponse avait eu l’effet sur moi d’un électrochoc. Ou d’une électrocution. Que d’un côté de la frontière on parle des horreurs à éviter et de l’autre côté, on garde le souvenir d’une défaite, quel présage pour l’avenir?

Ce matin, c’est la première fois qu’il n’y a plus aucun survivant de 14-18. Cette génération est passée. Le siècle est passé. C’est ensemble que les chefs d’Etat français et allemand ont célébré la mémoire des jeunes hommes des deux nations tombés dans cette guerre entre nous. C’est ensemble au monument aux morts qu’ils ont parlé d’amitié entre les peuples. Sont-ils représentatifs? Les jeunes Français ont-ils envie de connaître et de vivre avec les jeunes Allemands, et vice-versa? Cette question me hante.

En tout cas, pour cet évènement de pacification active, merci monsieur le président. Mais les gens de la rue en Allemagne, l’ont-ils su? Ont-ils approuvé le geste de leur chancelière? J’en doute.

17. samedi 14 novembre 2009

Bon, il faut que je lise la suite des feuillets que Franklin m’a laissés. Cette histoire de voisinage est hallucinante.

«  »D’où voient-ils ça si ce n’est avec une caméra? Tout l’après-midi jusqu’au soir les voisins ont inspecté tous mes câbles électriques. Ils cherchent le câble principal de distribution, je les entends parler. Ceci m’a confirmé qu’il y avait un rapport entre mes câbles électriques et le son persistant que j’entends en permanence. Aux environs de 18h j’entends des sons et des voix dans la maison vide chez la voisine de l’autre côté.
Vers 20h des voix très fortes s’élèvent, ça crie. J’entends: « cnil ». Effectivement j’ai écrit une lettre à la c.n.i.l. en début d’après-midi. Nul doute j’ai sûrement une caméra qui me surveille et ma lettre est connue de mes voisins. Mais par quel moyen?
Le son que j’entends en permanence ressemble à celui que fait mon portable quand je cherche dans le répertoire et que je passe rapidement.
lundi. Je veux m’assurer d’une chose. Puisqu’ils peuvent lire le courrier que j’écris, je tente un truc. J’écris une lettre qui leur est destinée, dans la cuisine. L’effet attendu se produit: je les entends lire ma lettre. J’ai laissé plusieurs messages écrits à leur intention. Je n’ai pas dormi de la nuit. Bruits intempestifs chez moi, musique, voix très fortes.
J’avais l’impression aussi qu’ils observaient mes yeux clos pour voir si je dormais car j’entendais: « vu, t’as vu », ce qui provoquait chez moi par réflexe un mouvement de paupières.
mardi. J’entends: « vu, vu, vu » partout où je passe, dans chaque pièce où je vais. Puis: « où il est, qu’est-ce qu’il fait? »
mercredi. Réveillé par la voix du voisin qui disait: « c’est ça qu’il entend » en parlant du son. Lorsque je me suis levé, j’ai observé un effet de gerbe multicolore dans le noir d’environ 10 cm de diamètre. Je n’avais aucun équilibre. J’étais comme ivre. Je me souviens m’être réveillé vers 4h du matin et avoir entendu les voisins dire comme la nuit précédente: « vu, t’as vu ». Je me souviens aussi avoir entendu la voisine dire que j’avais une ride sur le nez. » »

Là je commence à me faire du souci. Voyeurisme, sans doute, mais il y a une immense différence entre regarder chez son voisin par le trou de la serrure et utiliser une technologie digne d’espionnage militaire. Comment est-ce que je peux aider Franklin avec cette affaire. Et puis d’abord qui est ce monsieur Ynard?

18. samedi 21 novembre 2009

– Salut Sherloque, dis-donc, on ne t’a pas vu depuis un moment. Je suis venu plusieurs fois pour te refiler les feuillets qui me restent parce que je pars en Amérique pour noël et je ne sais pas quand je reviendrai.
– Salut Franklin. Tu pars? Bon, alors dis-moi qui est ce Mr Ynard? Comment le connais-tu?
– C’est un parent éloigné du côté de ma mère.
– Et qu’est-ce qu’il faisait avant d’être à la retraite?
– Je ne sais pas. Je crois qu’il travaillait dans une boulangerie. Un truc comme ça. Mais qu’est-ce que tu insinues?
– Rien. Seulement je trouve que les moyens employés pour lorgner chez un voisin sont démesurés. Ils se justifieraient si Ynard cachait des documents top secret classés secret défense.
– Ha! ha! ha! ha!… Ynard serait un espion venu du froid et les voisins, des James Bond ruraux!… Non mais, tu ne trouves pas qu’ils sont franchement amateurs et débutants… la façon dont Ynard entend ce qu’ils disent pendant qu’ils essaient d’installer un système d’écoute dont ils semblent avoir perdu le mode d’emploi…
– Oui oui, mais ils arrivent à lire ce qu’Ynard écrit sur sa table dans sa cuisine et sans caméra apparement, par faisceaux lumineux bidouillés sur son installation électrique. Enorme, non?
– Oui, énorme… Attends voir. Ils ont sans doute un ordinateur branché sur un satellite géostationnaire équipé d’une lorgnette!
– Ouais, tu as raison et la seule façon de s’en débarasser serait de trouver un lance-pierres assez puissant pour viser dans la lorgnette…
– Je te trouves ça dans un ‘drugstore’ en Amérique sans problème. Attends-moi là, j’arrive…
– Trêve de plaisanterie. Je te trouves bien réjoui aujourd’hui. Tu as gagné au loto?
– Non, mais je rentre au pays. J’ai le mal du pays depuis un bout de temps. Difficile à expliquer. Alors, tiens, je te laisse tous les feuillets qui me restent. Fais-en ce que tu veux, ça ne m’intéresse plus… Garçon! Deux bourbons, s’il vous plaît.

Après le départ de Franklin, comme il était midi, j’ai commandé un saucisses-frites et je suis allé m’asseoir à la table où j’avais aperçu Basile qui déjeunait.

– Bonjour. C’est bien vous Basile? Vous qui vous étiez joint à notre conversation l’autre jour sur l’identité nationale… ça ne vous dérange pas si je m’installe à votre table?
– Pas du tout, au contraire. Bonjour, vous, c’est Sherloque. Je m’en souviens parce que mon père, jadis, avait un notaire qui s’appelait comme ça.
– Oui, c’était mon père.
– Ah ben, dites-donc, le monde est petit. Mais ce n’est pas un nom français, ça, Sherloque. C’est de quelle origine?
– Si, si, c’est français et ça remonte très loin même, mais ça ne s’écrivait pas comme maintenant. Mes ancêtres étaient des protestants de la région qui sont partis en exil en Angleterre à la fin du 17e siècle. J’ai toujours entendu mon grand-père parler français avec un accent anglais.
– Des Protestants? des hérétiques alors.
– Non Basile, des Réformés. Il serait temps qu’on révise les livres d’Histoire dans ce pays. Les Protestants étaient des Chrétiens réformés. Je sais bien qu’en France on préfère les révolutions aux réformes, mais quand même. Il est vrai que si Luther ou Calvin, au lieu de faire des réformes, étaient allés s’emparer du Pape pour lui trancher le cou sur la place St Pierre, ça aurait fait plus d’effet. Et on en parlerait comme d’une grande victoire jusqu’à aujourd’hui.
– Vous y allez fort! Donc votre grand-père était anglais.
– Non, même pas, il était néo-zélandais. Il m’a souvent raconté la longue histoire de la famille. Un ancêtre Cherloque s’est réfugié à Londres vers 1670 où la famille a vécu parmi d’autres réfugiés huguenots jusqu’au 19e siècle. Et puis, un jour, un autre Cherloque, qui s’était depuis longtemps britanisé en Sherloque, a décidé d’émigrer en Nouvelle Zélande. Mon arrière grand-père était néo-zélandais de deuxième génération et ses parents lui rappelaient sans cesse qu’ils étaient une famille de huguenots français. D’ailleurs ils parlaient encore quelques mots de français anciens entre eux en famille.
– Un vrai roman. Pour moi, c’est moins compliqué. Je suis un vrai indigène français. Mes ancêtres sont nés et morts dans cette région depuis la nuit des temps. Je peux remonter la généalogie du lignage paternel jusqu’à François premier.
– Bonjour Sherloque, bonjour Basile. J’entends parler de François Ier. C’est un café branché ici!
– Bonjour Thibaud. Tu as mangé? Tu prends un café avec nous?
– Oui d’accord, merci.
– Basile disait qu’il fait remonter la généalogie de sa famille dans la région jusqu’à François Ier.
– Possible, c’est possible. C’est lui qui a inventé l’état civil dans les années 1520-1530 par là. Vous en êtes sur le sujet de l’identité nationale, je parie. A ce propos, Louis 14 était-il français?
– Ah oui bien sûr.
– Pas si sûr, Basile, pas si sûr.
– Allons bon, qu’est-ce que tu vas nous sortir encore?
– D’abord sa mère est une Autrichienne et son père, bof, son père pourrait bien être un Italien.
– Il faut excuser mon jeune ami, Basile. Il a ses entrées dans les bibliothèques et fouine beaucoup dans les vieux livres. Il a beaucoup d’imagination aussi. Il voudrait devenir un grand historien. Je crois que c’est faisable.
– Merci Sherloque, merci. Pour cette histoire d’identité nationale, ils nous bassinent pas mal sur tous les médias. D’après eux c’est une question d’adhédion aux valeurs républicaines. Mais attends, la république, c’est un régime politique, c’est tout. Et ce régime-là n’a guère qu’un siècle d’existence dans l’Histoire de France. Et qui dit qu’on ne va pas inventer un nouveau type de régime politique pour ce pays dans les années qui viennent? On ne serait plus français si on changeait de régime? Non, pour moi, tu vois, être français, c’est avoir un patrimoine culturel et génétique commun et s’identifier, ou tout au moins participer, à l’Histoire de France.
– Un patrimoine génétique?
– Oui, à terme, oui. Les sarrasins qui se sont installés dans ce pays après la bataille de Poitiers se sont mariés, alliés, à des familles autochtones et peu à peu, leur descendance est devenue bel et bien française. S’ils étaient restés dans leur coin à se marier entre eux, on parlerait d’un groupe ethnique étranger. Comme les Hamish aux Etats-Unis. Les Hamish sont-ils américains?
– That is the question.
– Bon, je vous laisse, je rentre chez ma fille et il faut que je monte la côte à pied. Il fait nuit tôt, ces temps-ci. Allez, au revoir.
– Au revoir Basile. A la prochaine.
– Au fait, Thibaud, comment va ta mère? Elle ne vient plus du tout à Silverville.
– Elle va bien, merci. Mon père et ma petite soeur aussi.
– …ça lui fait quel âge, ta petite soeur, maintenant?
– Elle a 18 ans. Mon père, ma mère et ma soeur restent à Paris maintenant. Ils n’aiment pas trop la vie à la campagne, ça les barbe. Mais ils ont gardé l’apparte à Silverville et c’est parfait pour moi pour bosser sur ma thèse.
– Et toi, tu as 23 ans… Bon, allez, on y va. Salut Thibaud. A la prochaine.

19. dimanche 22 novembre 2009

C’est quand même dingue que pendant des siècles les Pères de l’Eglise se soient étripés sur des chimères théologiques du genre mystère de la trinité, mystère de Marie, mystère de la résurrection, mystère et boule de gomme. Je trouve même malsain la façon dont ils ont tourné autour de cette pauvre fille de Galilée qu’ils appellent Marie pour savoir si elle est vierge ou non et comment Dieu a pu l’engrosser.

Une mythologie, quelle qu’elle soit, ne démarre jamais ex-nihilo. Elle se sert de bribes d’une mythologie antérieure devenue caduque. Or, dans les bagages des soldats romains de l’époque, on trouve des histoires de dieux de l’Olympe qui ne dédaignent pas « descendre » parmi les terriens. Ils tombent amoureux d’une belle mortelle et l’enfant qui naît de cette union est appellé demi-dieu. Achille est un de ceux-là. Il a des super pouvoirs comme un dieu et il a des failles comme un mortel. Dans mon idée, Achille le Grec et Jésus le Galiléen… même combat. Mais Dieu merci je ne suis pas un Père de l’Eglise. Mes divagations théologiques ne feront pas l’objet d’un dogme.

20. lundi 23 novembre 2009

O.K., je vis au ralenti en ce moment. « Cogito ergo sum » s’applique à mon cas présent. Descartes devait vivre en ermite à côté de son poële à bois quand il a écrit ça.

Le son du monde extérieur ne m’arrive que par mon petit poste de radio à piles. Ce matin, je l’ai éteint de rage. Je ne supporte plus ni les sujets, ni le ton, ni les façons des journalistes. Ils coupent la parole du pauvre type interviewé sans arrêt. Ils se croient tellement supérieur parce qu’ils tiennent un micro. Et ils déblatèrent toute la journée sur les mêmes futilités.

Je vais aller au café pour trouver quelqu’un à qui causer. Mais maintenant que Franklin est reparti en Amérique, je me demande avec qui je vais pouvoir échanger des idées. Il faut que je continue à lire les feuillets de l’affaire Ynard pour comprendre ce qui se passe exactement. Si j’y arrive, ça redorera mon blason de détective.

«  »Mon oreille gauche me fait mal. Diaboliques. Et je me pose la question: quand je dors, qu’est-ce qu’ils me font? pour que je sois dans cet état de fatigue provoquant des vomissements. Dans la nuit, tapage nocturne, musique, impossible de dormir. S’amusent à regarder si mes yeux réagissent et si j’entends « vu, vu, vu, t’as vu, tu vois ». J’ai entendu la voix de la voisine qui parlait tout doucement, qui chuchotait. Je me suis rendormi.
jeudi. J’ai été réveillé par la voix nette de la voisine qui chantait « prout, prout, cadet » comme si elle était toute proche.
Vers 22h je me suis allongé sur le canapé dans la salle à manger, retardant le plus possible d’aller me coucher. J’entends: « tu vas voir qu’il va pas dormir ». J’ai veillé jusqu’à plus de minuit 30. Ensuite je me suis allongé sur mon lit et je me suis mis un bandeau sur les yeux pour ne pas être ennuyé avec les « vu, t’as vu ». J’ai entendu le voisin dire qu’il avait remarqué le bandeau. A partir de ce moment, je n’entends pratiquement plus rien. Je ne suis pas tranquille.
vendredi. Vers 3h45 du matin j’entends le voisin qui parle, ça me réveille et je me lève. J’entends: « descends, vite, vite, vite ». Le son fait du bruit, c’est dans le câble de mon alarme. J’active mon alarme avec ma télécommande pour la déconnecter. J’entends la voisine dire:  » je ne peux plus sortir ». Effectivement le son est comme un ‘tracé plat’ continu. J’active « alerte » avec ma télécommande. L’opérateur ne me répond pas. Je recommence plusieurs fois, même chose. Pas de réponse. J’essaye de téléphoner, mon téléphone ne fonctionne pas et j’entends comme un bruit de fax. Je fais mon code d’accès à l’alarme sur le clavier de l’alarme. J’entends le voisin qui tempête. L’alarme se débloque et l’agent me contacte, me confirme qu’il a reçu mes messages d’alerte mais que mon téléphone était bloqué.
Vers 5h du matin j’ai composé le 17 pour appeler la police. J’ai expliqué ce qui venait de m’arriver. Le policier m’a rassuré.
Vers 7h du matin j’ai entendu les voisins: « vu, vu, vu » quand je me déplaçais dans la maison. A 8h je me suis préparé comme d’habitude pour ne pas éveiller les soupçons.
Vers 8h30 le voisin s’est aperçu que j’avais appelé la police. J’ai à peine perçu le mot « internet ». La veille au soir je me suis assis pour téléphoner. Le voisin a dit: « il téléphone ». Surpris, j’ai reposé le combiné et la voisine a répondu: « non, il n’y a pas d’appel ». Je pense qu’il y a un autre ordinateur de branché dans la maison vide de l’autre côté. J’ai entendu une nuit comme une voix de robot, à la tête de mon lit, disant ‘connecté’.
Entendu vers 17h: « il a téléphoné à son avocat ». Effectivement j’ai appelé un avocat sur mon portable. A partir de ce moment-là je comprends qu’il y a tout un système d’espionnage peu commun sur ma personne, que même mon portable codé est lisible par ce système incompréhensible. » »

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