Moi, Sherloque, un quiddam citoyen de ce pays, détective à la retraite, assis ici à une table d’un café d’une petite ville de province, déclare que je suis complètement ébahi, stupéfait et ahuri du ramdam qu’on fait ces derniers temps au sujet des…
- Bonjour Sherloque. Il y a longtemps que tu es là?
- Salut Francette. Non, je commençais juste à écrire dans mon journal. Qu’est-ce que tu penses, toi, de tout ce brouhaha sur la retraite?
- L’allongement, le raccourcicement, je ne sais plus quoi? De toute façon ça ne concerne que ceux qui ont travaillé régulièrement. Moi j’ai passé le plus clair de ma vie à courir après un emploi et quand j’en avais un, c’était temporaire. Alors leur système de retraite avec un nombre d’années à effectuer et à cotiser, ça ne me concerne pas.
- C’est bien ce que je pensais.
- Qu’est-ce que tu pensais?
- Eh bien, que le ramdam est ridicule et non avenu. Tout ça dépend de l’idée qu’on se fait de la vie. Je ne sais pas comment m’expliquer. Je vais te dire. Un jour j’ai discuté avec un homme d’une vingtaine d’année qui m’exposait son plan de vie. Il allait essayer de traîner dans un boulot pas marrant à la petite semaine jusqu’à la cinquantaine et ensuite, il se mettrait à vivre comme il l’entend, à la campagne, avec des poules et des lapins.
- Ha! ha! ha!
- Il calculait que la vie ‘active’ était une méchante pilule à avaler et qu’après un temps, quand il serait ‘à la retraite’, il se mettrait à vivre pour de bon.
- Je te jure!
- Non, mais ce que je veux dire, c’est que sa vie, sa vraie vie, c’est tout le temps tous les jours. Il faut pouvoir être libre de prendre des décisions et de marcher sur le chemin qu’on se choisit…
- Oh la la! Tu deviens pédant. Tu as vu Basile?
- Non, je n’ai pas vu Basile. La discussion sur la retraite ne t’intéresse pas?
- Non, pas tellement. Bon, je te quitte. A plus tard!
- Qu’est-ce que je vous sers, Monsieur?
- Apportez-moi une bonne bière, merci.
Bon, je n’arrive pas bien à formuler ce que j’ai en tête. On appelle ‘retraite’ la date obligatoire et fatidique d’arrêt du travail de sa vie. Elle a été inventée par des gens de bonne intention pour alléger les dernières années de gens qui avaient travaillé comme des brutes, dans les usines ou dans les champs, toute une vie. A l’époque, on ne vivait pas si longtemps que maintenant et ladite ‘retraite’ ne durait qu’une poignée d’années. C’est devenu, petit à petit, le but de la vie. Le but d’une vie. Aller coûte que coûte jusqu’à la retraite et puis, alléluia, hosanna, vivre sa vie. Dingue.
C’est dingue que cette date fatidique soit devenue cette ligne de démarcation entre la vie dite active où l’on travaille par obligation et la vie stagnante où l’on travaillerait par goût. D’un côté on est un citoyen à part entière, de l’autre un senior qu’on aimerait mettre au placard, ne plus voir et ne plus entendre.
Pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas carrément faire sauter cette ligne de démarcation? Est-ce que l’allocation retraite ne pourrait pas être un forfait de minimum vital, le même pour tous, qu’on soit au chômage ou trop vieux ou trop malade? A charge de chacun, à charge et sous sa responsabilité, le complément que chaque citoyen s’organiserait individuellement tout au long de sa vie, soit par assurances privées, constitution de capital immobilier ou autre combine.
- Me revoilà! Je suis allée chez le fleuriste au bout de la rue de la gare. J’ai pris deux pieds de géraniums-lierre pour mettre sur mon rebord de fenêtre. Je sais, je sais, ce n’est pas très original, mais ça me plaît! Et toi?
- J’ai des états d’âme sur la retraite… Tu prends une bière?
- Non merci… Basile, il est veuf?
- Oui. Et alors?
- Rien, comme ça, je voulais savoir.