A partir du changement d’écriture, les feuillets sont datés. Franklin avait dit qu’Ynard était venu lui apporter ses feuillets pour les lui faire saisir sur son ordinateur. La nouvelle écriture pourrait donc être celle de Franklin. Les nouveaux feuillets sont datés mais pas dans l’ordre. Voyons voir.
“”12 aout 2006. Il est 4h15 du matin. Je me lève pour écrire ce qui se passe. Voilà 4 mois que ça dure et je n’ai toujours pas compris ce qui se passe.
Voici les symptômes:
1) un bruit clair et net totalement étranger aux bruits ordinaires d’une maison, sur le toit, ou même à l’intérieur de la maison parfois, une fois même sur le velux, ce qui a donné l’impression que le verre craquait;
2) le tremblement de mon corps tout entier, léger, rapide et incrontrolable;
3) un son épais dans mon oreille gauche comme le bruit sourd d’un moteur au ralenti;
4) une vraie douleur quelque part dans mon corps, suivant les jours, en ce moment dans ma gorge, pas les amygdales, mais plus bas.
Récemment j’ai eu des maux de tête qui passent dès que je me lève, une douleur sur deux cicatrices, le coeur qui tape dans ma poitrine et dans mes oreilles de façon bizarre, sensation qui s’arrête dès que je me lève. J’ai aussi la sensation d’épingles plantées dans les pieds, ou dans un oeil, seulement quand je suis couché. Une sensation comme si on voulait me tordre la lèvre inférieure passe si je mets mon bras devant ma figure.
Ce n’est vraiment pas drôle. J’aimerais bien que ces étranges phénomènes cessent, mais je ne sais vraiment pas à qui en parler, de peur d’avoir l’air complètement fou.”"
- A-gla-gla… bonjour Sherloque.
- Il ne fait pas chaud, on se croirait au mois de janvier, hein Francette!
- Tu es toujours en train de gribouiller quelque chose quand je passe ici. Tu travailles? Tu es toujours détective?
- Non, non, c’est une déformation professionnelle. Je tiens un journal où j’écris ce que je fais et à qui je parle.
- Ah bon, alors tu vas écrire que je suis passée et que j’ai dit a-gla-gla?
- Peut-être! Mais qu’est-ce qui t’amène?
- Rien de spécial. Je me morfonds dans mon village. La poterie est définitivement fermée. Il n’y a plus aucun espoir de rouvrir l’atelier. Et d’ailleurs ça n’intéresse personne dans le secteur.
- Je te trouve bien négative. C’est quoi ce gros livre?
- Ah! Tu crois qu’il n’y a que toi capable de lire des livres intelligents avec des histoires de lapins?
- Non, non, mais c’est quoi?
- Eh bien, voilà. J’ai le DVD du film ‘Anna Karenine’ où Sophie Marceau tient le rôle d’Anna, que j’aime beaucoup d’ailleurs. Mais jusqu’à présent je ne m’étais jamais intéressée à consulter l’original de Tolstoï… jusqu’à récemment quand je suis tombée sur ce vieux bouquin dans une boîte en carton dans mon grenier. Tu l’as lu?
- Non, jamais.
- Figure-toi, mon vieux Sherloque, que c’est génial! Le film est concentré sur l’histoire d’amour à la madame Bovary, mais le bouquin de Toltoï est bien plus étoffé. Et il est d’une grande actualité. Si, si. Par exemple, lors d’un dîner mondain à Moscou en1880, il est question de la russification de la Pologne…
- Ah bon! La russification de la Pologne est d’actualité?
- Mais non, attends, j’ai marqué la page. “Pestzov soutenait qu’une nation ne pouvait en assimiler une autre qu’à condition de l’emporter en densité de population”. C’est d’une actualité brûlante! Les médias parlent beaucoup d’assimilation, d’intégration et d’identité nationale, non?
- Répète un peu la phrase de Tolstoï.
- Enfin, je ne sais pas si c’était l’opinion de Tolstoï, mais c’était apparemment un problème à son époque. Il dit “qu’une nation ne pouvait en assimiler une autre qu’à condition de l’emporter en densité de population”. C’est au chapître IX de la quatrième partie.
- En d’autres termes, un peuple qui voudrait en subjuguer un autre devrait avoir plus de naissances que le peuple qu’il veut assimiler… ça m’a tout l’air de ne pas être un sujet politiquement correcte, ça.
- Ecoute, Sherloque, on est entre nous, on devrait pouvoir aborder les sujets qu’on veut, et dire ce qu’on a sur le coeur. Le ‘politiquement correcte’, je m’en fous! Alors, qu’est-ce que tu penses de ce que Tolstoï écrit?
- Un autre café, Mr Sherloque?
- Non, non, merci, je dois partir.
Sur ce, j’ai laissé Francette avec son gros livre et son café, et je suis parti à la poste.